Michel Rouch: Ludwig van Beethoven l’ ancien (partie 7)

1750 – 1761

LUDWIG & MARIA JOSEPHA VAN BEETHOVEN

JOHANN VAN BEETHOVEN

BONN : LA CHAPELLE ÉLECTORALE ~ 5

En 1750, quand nous retrouvons le musicus et sa femme au 934 de la Rheingasse (au 7, maintenant), leur fils Johann a une dizaine d’années. L’école élémentaire achevée, l’enfant entre en infima des Musæ Bonnenses – le Gymnasium – c’est à dire en petite classe du collège, un établissement tenu par des jésuites. Il n’y apprend rien de bon, paraît-il, mais ne s’y fait pas seulement remarquer par son peu d’entrain aux études : Johann, c’est surtout une voix. Il apparaît les 24 et 25 septembre, durant la fête annuelle que donne traditionnellement le collège, en chantant dans une pièce publiée par les Bonnæ Typis Hæredum Leonard. Romerskirchen et conservée par le Dr. Franz Gehring : Ansberta a Sultano, Turcarum imperatore, captum suum conjugem Bertulfum liberans. À titre latin, texte allemand !

Le sujet de cette œuvre n’est pas neuf. Issu du moyen-âge germanique, on le trouve fréquemment dans l’empire sous diverses formes, en latin ou en allemand, depuis 1650 (la Compagnie de Jésus avait été fondée cinq ans plus tôt à peine), à Salzbourg, Vienne, Neubourg, Jülich [Juliers], Cologne, Meppen, Regensbourg, Mindelheim, Feldkirch, Landsberg, Rottweil, Lucerne, Burghausen… Si l’auteur primitif demeure inconnu, par contre le texte joué à Vienne en 1667, à l’occasion des noces de Léopold 1er et de Marie-Thérèse d’Espagne, était du père jésuite tyrolien Nikolaus Avancini [1611-1686] ; celui de Cologne, en 1701, était du père Paul Aler, recteur du collège de la ville. Il semble que la version donnée à Bonn soit une adaptation de celle d’Avancini. En trois actes au lieu de cinq, le livret relate, avec danses et chœurs, comment Ansberta, remarquable exemple de fidélité et d’amour conjugal, parvient à libérer son mari Bertulfus retenu sous le joug d’un sultan ottoman. Bertha Antonia Wallner a pu à juste titre parler à son sujet d’un Fidelio gothique et baroque. Il est en effet troublant, ce trait d’union scolaire entre le jeune Johann van Beethoven et son futur génial de fils, cette femme salvatrice à la morale de marbre, à l’amour absolu et vainqueur ! Si Johann n’assure pas un rôle principal, le sien n’en est pas moins essentiel et lourd musicalement :

“Ex infima : Joannes Beethoven Bonnensis Angelus Amor Megæra Genius Orphei Musicus Choreutes.”

Voilà le Hofmusicus rassuré : à défaut d’instruction, son fils a au moins la fibre musicale. Dans un électorat où la musique, le théâtre, les arts en général, tiennent une place privilégiée, ceci n’est pas à négliger. Les registres de comptes de cette période sont conservés. De mois en mois, douze passages se succèdent en 1750, dix en 1751, manifestations de comédiens, danseurs, chanteurs italiens, musiciens de Bohême, auxquelles la troupe locale s’associe parfois – car elle ne peut tout assumer en obligations et divertissements… Ainsi, par exemple, le violoncelliste Johann Joseph Magdefrau s’est-il fait honorer ses prestations des 20 janvier et 16 février 1750 pour près de 400 Reichthaler ; le 23 juillet 1751, il en reçoit 92 de plus “für die Muficanten in der Comödie”… On sait que le prince-évêque ne boude pas à la dépense pour cela.

Johann a vite quitté le Gymnasium pour suivre l’enseignement paternel : cours de chant, études au clavecin, pratique du violon. L’élève n’a encore qu’une voix d’enfant mais ses progrès sont réels et ses capacités suffisamment reconnues pour que son père veuille l’entraîner à la chapelle électorale après lui qui mûrit sûrement des projets personnels : le 26 octobre 1751 meurt le Kapellmeister Hieronymus Donnini, le successeur de Trevisani de Balompré, laissant à la postérité un opéra – Ester –, un divertissement pastoral – Icaro – et un concerto pour violon… Le poste reste cependant vacant, le Vice-Kapellmeister Franz Zopis assurant l’intérim.

Pendant plusieurs années, l’existence des Beethoven semble paisible et seuls les changements intervenant dans la chapelle viennent rompre l’ordinaire : des membres s’en vont ou décèdent, permettant l’entrée de nouveaux et laissant aux autres la possibilité de se répartir leur salaire à coups de suppliques ampoulées dont l’époque a le secret. Une aubaine pour Johann, un soulagement pour son père.

1752 : Joseph Clemens dall’Abaco, violoncelliste et directeur de la Kammermusik part rejoindre son beau-frère à Vérone ;

* 1752 : Johann van Beethoven est engagé à douze ans comme sopraniste suppléant, – sans traitement ;

 14 janvier 1752 : Joseph Karl Gottwald est engagé comme compositeur de la Kammermusik avec 600 florins annuels ; † 1759 ;

 19 janvier 1752 : Franz Xaver Haveck, chanteur et violoncelliste : †

3 avril 1752 : Francesco Zoppis, compositeur et Vice-Kapellmeister, demande son congé : il suivra l’an prochain une troupe italienne à Prague et finira sa vie Kapellmeister à Saint-Pétersbourg, laissant plusieurs opéras (Lucio Papirio dittatore, Il Vologeso, Didone abbandonata, La Galatea), un oratorio (Isacco), un Te Deum, des cantates et des airs de concert ; cette défection imprévue permet un engagement et plusieurs revalorisations de salaire ; l’intérim revient probablement au Kammermusicus Joseph Maria Zudoli ;

    5 avril 1752 : Matthias Anton Maria Poletnich [= Bletnich], contrebassiste de Munich, entre pour 50 florins ;

5 avril 1752 : Nikolaus Anton Graff, violoniste : +   50 florins ;

5 avril 1752 : Heinrich Bernhard Gruss, hautboïste et violoniste : + 100 florins ;

5 avril 1752 : Hugo Christoph Holste : +   50 florins ;

5 avril 1752 : Johann Paul Kiecheler, violoniste : + 100 florins ;

avril 1752 : Peter Joseph Ipp : †

9 avril 1752 : Joseph Gonsez Dubois, second violon : +  100 florins.

Le prince réorganise sa chapelle en 1753. Nous ne voyons encore apparaître aucune requête de Ludwig « l’Ancien » mais les documents futurs montreront qu’il attend la place de Kapellmeister avec impatience. Un événement fortuit va contrarier sa carrière :

  11 mars 1753 : Joseph Touchemoulin [= Touchmolin, = Dousmoulin, = Dousmolin, = Tusmolé, = Duschmalui], violoniste et compositeur français originaire de Chalon-sur-Saône, est engagé sur recommandation de Giuseppe Tartini, son maître ; il a 25 ans et arrive donc de Padoue ; le prince doit lui reconnaître grand art puisqu’il lui octroie un salaire annuel de 900 florins, revalorisé à 1000 aussitôt ; son talent lui permettra quelque liberté : l’an prochain, pour l’assomption 1754, Touchemoulin sera à Paris pour faire exécuter une de ses symphonies pour cordes et cors de chasse au Concert spirituel ;

     1er juin 1753 : Nikolaus Anton Graff : † ; – sa mort autorise des rééquilibrages :

     4 juin 1753 : Jakob Holub Tauber, violoniste et maître de ballet : + 300 florins ;

   27 juin 1753 : Joseph Maria Zudoli est nommé Kapellmeister, sans doute pour ses bons et loyaux services à Francfort ; on sait très peu de sa vie sinon qu’il est parrain d’une des filles de Kiecheler comme il le fut du dernier fils de Ludwig « l’Ancien », Markus Joseph ;

___________

* Rappel : la  signale les nouveaux membres de la Chapelle électorale jusqu’en 1792.

22 juillet 1753 : Joseph Karl Gottwald devient Kammermusikdirektor, directeur de la musique de chambre, un poste de responsabilité envié ;

 c. 1753 : Johann Gottlieb Theodor Walter, altiste, est engagé après trois ans passés au service du comte Hohen-Soms ;

 1753 : Johannes Bernhard Gütig [= Gütich], timbalier ;

 1753 : Franz Ziernich, timbalier ; ces deux derniers viennent enrichir l’harmonie de la Cour.

Le 24 juillet 1753, alors que d’autres musiciens de Bohême sont de passage à Bonn, le violoncelliste et Konzertmeister Johan Paul Kiecheler prête son concours et reçoit plus de 15 Reichthaler “für Concerten und Sinfonie zur Comödie”. Les 6 et 10 novembre se produisent des comédiens italiens venant de Düsseldorf. Le 1er décembre, le même Hofmusikus Kiecheler monte un ballet pour 30 Rtl 45.

 16 février 1754 : Maximilian Heinrich Autgarden : †

  • mars 1754 : Felix Peissner, trompettiste, engagé pour 192 Reichthaler annuels ;
  • mars 1754 : Christian Pummerl, trompettiste, au même barème ;

5 mars 1754 : Johann Ries qui, depuis le 7 mai 1748, avait été promu professeur de trompette, reprend du service, avec 300 florins annuels, comme violoniste cette fois, tout en conservant ses anciennes activités, car il joue de plusieurs instruments et chante ! Marié depuis cinq ans à Johanna Beyer, il a déjà trois enfants dont l’aînée, Anna Maria, entrera un jour à la chapelle comme cantatrice.

Bonn accueille le 8 février 1754 des danseurs de Liège, le 17 des comédiennes qui restent un mois ; le 6 mai, la Bouquet, ballerine montpelliéraine, est gratifiée de 2400 livres pour ses prestations ; Kiecheler de 4 louis d’or, le 3 juin, pour avoir agrémenté de “Sinfonien und Concerten” une comédie française ; le palais accueille un virtuose du psaltérion le 3 juillet, un spectacle de marionnettes le 6 juillet, un chanteur de Salzbourg le 1er août, puis d’autres de Rissenfeld le 25 août, de Munich le 14 octobre, de Venise le 6 novembre, un ballet de Bohême le 2 décembre avec la participation de Jakob Holub Tauber ; et, le 1er février 1755 :

“Der Tänzerin Bouquet zu ihrer völligen Abfertigung 151 Rthlr.”

(la danseuse poursuit sa route en plein hiver, tous frais couverts). Si Ludwig « l’Ancien » prend part à certains concerts ou programmes, on n’en a pas gardé trace. Les uniques documents que nous ayons étant de comptabilité exceptionnelle, il est permis d’en douter – sans plus.

 24 février 1755 : Johannes Zdenik, violoniste, est engagé avec 300 florins, comme Johann Ries ;

 26 mai 1755 : Eleonore Walter [Walterin], chanteuse, entre pour 200 Reichthaler ; peut-être sœur de l’altiste Johann Gottlieb Theodor Walter et préalablement au service du comte de Laubach, elle deviendra ensuite religieuse.

Les rares nouvelles de la famille Beethoven nous parviennent grâce à l’oncle Kornelius, le Bourgeois de Bonn marchand de cierges qui a fait fortune. Il est au moins depuis juillet 1750 le fournisseur exclusif du prince-électeur, de la taverne “Zehrgarten” et de nombreux particuliers ; c’est grâce à lui que s’illuminent au palais le salon de musique, la salle de bal, le théâtre, la chapelle, etc. Helene, sa femme, vient de mourir, le 9 février 1755. Le couple n’a pas eu d’enfant. Est-ce besoin de paternité, souci de transmettre son patrimoine ou convenance personnelle, Kornelius van Beethoven mène double vie, depuis lurette, auprès d’Anna Barbara Marx, nièce de son épouse, au vu et su de tout le monde, sans s’embarrasser du qu’en dira-t-on et des liens du sang… La jeune femme est enceinte mais se garde bien d’en faire publiquement état. Dans l’urgence de régulariser une situation délicate, sitôt la malheureuse Helene enterrée, Kornelius et Barbara se conforment à la loi électorale et demandent humblement au pape une dispense pour se marier au plus tôt ! Craignant qu’en refusant le couple ne sombre dans l’hérésie protestante, Benoît XIV accorde sa dispense le 18 mai sous réserve que l’archevêché de Cologne procède à une enquête et que le couple se sépare jusqu’au jour du mariage. Ludwig « l’Ancien », seul représentant de la famille, confirme sa foi catholique et s’inscrit au registre des membres de la Fraternité du Saint-Sacrement cependant que Kornelius donne des garanties matérielles, trébuchantes et spirituelles. Le 29 juin, Petrus Gervinus, officier principal de l’archevêque, obéit au pape et s’informe de ces curieux paroissiens auprès du père Remling, leur curé. Le brave prêtre de l’église Saint-Remi répond que “le mariage pourrait et devrait être prononcé”. La dispense est donc enregistrée le 3 juillet et les noces ont lieu le 5, en toute hâte.

L’année suivante, la disparition d’un membre éminent de la chapelle électorale va donner quelque ambition au jeune sopraniste Johann van Beethoven :

5 février 1756 : Franz Joseph Autgarden, violoniste, meurt d’apoplexie ;

9 février 1756 : Matthias Anton Maria Poletnich, contrebassiste : +  50 florins ;

    1er mars 1756 : Ferdinand Drewer [Trever], violoniste d’une quinzaine d’années, est engagé sur pétition de son père ; il vient de passer quatre ans à Kassel et s’avérera une excellente recrue.

Johann van Beethoven, vers le 17, présente sa requête dans les règles ; la procédure est simple mais incontournable :

» Ahn Jhro Churfürftle. Durchl. zu Cölln etc. Meinem gnädigften Herrn

Unterthänigftes Memoriale fambt bitt

Joan van Biethoffen.

Mein

Hochwürdigft-Durchleuchtigfter [Durchlauchtigfter] Churfürft

Gnädigfter Herr Herr etc.

Ewere Churfürftle. Durchlt : geruhen gnädigft in unterthänigkeit vortragen zu laffen, wie daß in Höchft [höchft] dero Hoff Capell bey abgang der erforderlichen fingftimmen bey der mufic mein weniges vier jahrlang auch bisher mitbezeigt, wan aber mir annoch das glück vereinen [verneinen] will, daß mit Höchfter [höchfter] Churfürftl: gnad angefehen zu einem geringen Salario gnädigft ernennet [ernannt] werde ;

So gelangt zu Ewer Churfürftl: Durchl: mein unterthänigftes fuchen, Höchft [höchft] diefelbe ggft [gnädigft] geruhen wollen, mich (:in anfehung meines Vatters 23 jahr und würklicher trey gehorfambfter Dienft bezeigung:) nur mit einem decret als Hof [hoff] Muficanten ggft erfreuen, welche Höchfte [höchfte] gnad mich alfo wird beeuffern, umb Ewer Churfürftle. Durchl. durch mein treu-euferigfte Dienften [dienften] ein gnügen leiften zu kennen [können].

Darüber

Ewer Churfürftln. Durchleucht

Unterthänigft-treu-gehorfambfter Diener [diener]

Joan van Biethoffen «1

L’adolescent ne manque ni de s’appuyer au pilier paternel en soulignant son ancienneté, ni d’affirmer ses racines en signant son nom comme il se prononce en flamand – à Bonn, on ne l’entend pas autrement. La vaillance accomplie au péril de l’orthographe, il suffit d’attendre.

Le même jour très certainement naît chez Kornelius et Barbara la tant attendue Anna Theresia Josepha qu’on baptise le lendemain 18 mars à l’église Saint-Remi : elle porte un prénom de sa maman et s’offre pour parrain son oncle, Ludwig « l’Ancien », dont l’assise sociale s’est élargie. L’acte porte : Dominus. Le Hofmusicus est devenu Maître Beethoven

Le 19, la supplique de Johann est parvenue aux oreilles du prince-électeur qui, avant de répondre, demande l’avis de Joseph Karl Gottwald, son Kammermusikdirektor :

» An den Mufic Directoren Gotwaldt zu unterthänigft gutachtlicher Berichtserftattung. Urkund gnädigften [gnädignften] Handzeichens, und Geheimen Can‡lei : Infigels.

Bonn den 19ten Mertz 1756.

Clemens Auguft. «2

Gottwald répond aussitôt :

» Hochwürdigft-durchleuchtigfter Churfürft

Gnädigfter Herr Herr etc :

Euer Churfürftl: Durchl. haben zu meinen unterthänigften Gutachten, die bittfchrift de½ Joan van Piethoffen verwiesen, Suplicant bittet Sr: Churfürftl Durchl um ein gnädigftes Decrettum al½ accefift von der hof[f] Mufic, Selber dienet zwar schon auf dem Duc Sall bey 2 Jahre, mit feiner Stim, hoffet auch mit der zeit Sr: Churfürftl: Durchl: vollkom[m]en durch feinen unermieten fleiß zu dienen, und fuechet fein Vatter welcher die höchfte Gnädt al½ Ba½ift zu dienen hat felben vollkom[m]en zu höchften Dienften herzuftellen, la½e nun unterthänigft ohnzielfezlich anheimgeftellet, wa½ in diefer Sach weitter gnädigft refolvirt werden wolle, thue mich zu höchften huldten und gnad. fu½fälligft empfehlen, und mit tieffefter Erniedrigung harren

Euer Churfürftl Durchl

unterthänigft Treu gehorfambfter Diener

Gottwaldt

Camer Mufic Director. «3

24 mars : après la joie, le deuil ; la petite Anna Theresia Josepha van Beethoven s’éteint à moins d’une semaine.

Sans écho de sa requête, entachée d’erreur, Johann refait appel à son supérieur qui envoie à nouveau au prince un rapport succinct, le 27, couplant sa supplique à celle de l’altiste Ernst Haveck :

» Colon[iensis] gratiosa. Bonn den 27. Mertz 1756.

Cammer Mufic Direktor Gottwaldt ad supplicam des Joan van Betthoffen berichtet daß Supplicant auf dem Docfal bey 2 jahr mit feiner ftimm diene, auch alfo zu Ihr. Churfl. Durchl. gdgften [gnädigften] zufriedenheit durch feinen fleiß forthin zu dienen verhoffe, worzu fein Vatter welcher als Baffift zu dienen die gnad hatt, ihn vollkommen zu qualificiren fuchen werde, Ihrer Churfl. Durchl. unterthft [unterthänigft] anheimftellend was darin gdft [gnädigft] zu refolvieren [refolviren] geruhen wollen.

Item Gottwaldt ad Supplicam Erneft Haveck als acceffiften bey der Hoffmufik […] «4

Il est curieux que Johann dise avoir fait ses preuves quatre années durant et que Gottwald ne lui en compte que deux au jubé. L’enfant se serait-il arrêté un moment pour cause de mue, par exemple, n’était-il qu’en formation et d’utilité négligeable, ou bien cultivait-il l’absentéisme ? Évidemment, le prince ne retient, le même jour, que l’information de son Directeur de la Musique :

» Hof[f]-Muficanten Decret für Johan van Biethofen

Decretum

Clm. A. Demnach Ihre Churfürftl Dchl zu Cölln, Herzog Clement Auguft in Ob- und nieder Bayern x[etc]. Unfer gnädigfter Herr auf unterthänigftes bitten Johan van Biethofen und in erwegung de½en zu der Sing kunft habender gefchicklichkeit auch darin bereits erworbener erfahrenheit, denfelben zu dero Hof[f]-Musicum in gnaden erklärt und auf[f]genommen haben, erklären und auf[f]nehmen auch hiermit und kraft diefes ; alß [als] wird ihm van Biethofen gegenwärtiges unter gnädigftem Handzeichen und vorgedruckten geheimen Can‡ley [Can‡lei] Infiegel darüber gefertigtes Decret zugeftellt, und dabey denen, fo es angehet, befohlen, umb denfelben für einen nunmehrigen Churfürftl Hof-Muficum zu erkennen, und das fich dieferthalb gebührende ihm widerfahren zu la½en. Bonn den 27ten Mer‡ [Mär‡] 1756. «5

27 mars 1756 : Johann van Beethoven est donc nommé Musicien de Cour ; admirons la finesse : le Hoff-musicant est seulement gratifié d’un titre… honorifique ; on ne sache pas qu’il ait été de si tôt payé ;

27 mars 1756 : Ernst Haveck, altiste suppléant entré quelque temps plus tôt, reste Akzessist, le rapport de Gottwald ne lui étant pas favorable ;

1756 : Johann Gottlieb Theodor Walter, autre altiste, a dû lui aussi espérer une augmentation, mais bien qu’ayant vingt ans de plus que Haveck, il doit être encore moins habile : Gottwald en a une piètre opinion et le juge pauvre en musique – sauf à étudier avec acharnement.

La rigueur du long hiver suivant va toucher deux instrumentistes et obliger leur talent :

7 décembre 1756 : Johann Ries, souffrant d’une maladie des bronches, se voit contraint d’abandonner la trompette : il ne pourra plus s’adonner qu’au violon – où il excelle ;

  24 mars 1757 : Philip Draude [Draute], pourtant corniste de profession, est engagé comme violoniste, une lésion pulmonaire l’empêchant d’exercer son instrument favori.

Durant cette année-là, à la demande du prince électeur, la chapelle chante, mi en allemand, mi en italien, Ester, un oratorio ; les informations qui nous sont parvenues ne nous permettent pas de savoir s’il s’agit de celui de Caldara (1723), d’Arrigoni (1738) ou de Costanzi (1752) ; de même n’en connaît-on pas les interprètes.

En mai 1757 passe à Bonn la compagnie itinérante d’Angelo Mingotti, sous la direction de Rizzi ou Romanini ; la troupe est habituellement constituée de huit chanteurs, trois hommes et cinq femmes. À défaut d’orchestre, ce sera celui de la Chapelle électorale ! Cette compagnie, qui tourne depuis une vingtaine d’années, était, au départ, dirigée par deux frères impresarii, Angelo et Pietro Mingotti ; elle s’était divisée ensuite, chacun d’eux prenant sa liberté ; celle de Pietro avait eu des chefs d’orchestre compositeurs de renom, Paolo Scalabrini et Christoph Willibald Gluck, par exemple ; celle d’Angelo, moins célèbre, se produit au Hoftheater avec un opéra-comique en trois actes dont la musique pourrait être d’Antonio Caldara, d’Antonio Gaetano Pampani ou de Luca Antonio Predieri. – Titre et distribution, essentiellement féminine :

Anagilda, Drama per Musica del Signor Angelo Mingotti, Direttore dell’ Opere Italienne

Interlocutori :

Anagilda     .     .     .     .     .     .     .     .     .     . La Signora Faustina Tedeschi.

Fernando, Conte di Castiglia      .     .     .     . La Signora Dominica Lambertini.

Elvira, sua sorella [sa sœur]   .     .     .     .     .  Anna Malucelli.

Garzia, Re di Navarra       .     .     .     .     .     . Anastasia Massa.

Ballerini :

Le Signore Angiola Augustinelli et Aluisa Augustinelli. Signor Giuseppe Cinti.

Nous n’avons aucun renseignement sur la vie des Beethoven durant deux ans et demi. Les seuls éléments que nous possédions concernent d’importants mouvements de personnel à la chapelle. De plus en plus vont apparaître des musiciens avec lesquels le futur grand Beethoven jouera, avec son père, dans quelque vingt-cinq ans :

1758 : Hugo Christoph Holste, entré en 1737 : †

   28 mars 1758 : Ernst Riedel, violoniste suppléant ; il n’a pas quinze ans mais devient au bout d’un an Musicien de Cour ;

     2 juin 1758 : Maria Eva Elisabeth Ansion [Ansionin], chanteuse de talent ;

   11 août 1758 : Johann Bitlick – renvoyé pour mauvaise conduite, sans qu’on ait eu le temps de connaître son emploi !

20 août 1758 : Johann Peter Salomon, violoniste de quinze ans, entre pour 125 florins ; il fera parler de lui dans tous les sens du terme et sera un jour impresario de Joseph Haydn ;

2 novembre 1758 : Johannes Zdenick, violoniste ; un personnage influent : son premier fils a eu pour parrain l’an passé le prince électeur, représenté par le ministre von Belderbusch en personne ; + 100 florins.

Il deviendra ensuite régulier de dresser la liste annuelle des membres de la chapelle. Le tableau de 1759 nomme plusieurs nouvelles recrues :

 1759 : Johann Brion, violoniste de vingt-quatre ans, parent d’une amie du prince électeur ;

 1759 : Vigilio dal Colmo, chanteur – et prêtre ;

 1759 : Engelhard, trompettiste ; (ne fera qu’un court séjour, comme le suivant :)

 1759 : Franz Heinrich Fideler, altiste ;

 1759 : Michael Funck, souffleur d’une cinquantaine d’années ; son fils Johann un jour le secondera ;

 1759 : Judith Gottwald [Gottwaldin], chanteuse, fille du Kammermusikdirektor ;

 1759 : Wilhelm Gütig [Gütich], timbalier, comme son frère Johannes Bernhard ; ne restera que quatre ans ;

 1759 : Philipp Haveck, violoniste ;

 1759 : Küpper, trompettiste ;

1759 : Joseph Anton Meuris, bassoniste engagé à treize ans vers 1727 est devenu Hofmusicus ;

 1759 : Anton Adalbert Rziha [Rhiza], ténor pour vingt ans ;

 1759 : Maria Josepha Starck [Starckin], chanteuse ;

 1759 : Matthias Trobös [Trobos], souffleur ; restera deux ans ;

 1759 : Franz Tussy, violoncelliste ; passera sa vie à la chapelle : † 26 octobre 1780.

L’effectif s’est nettement agrandi. Le prince évêque, festoyeur bon vivant, gai et débonnaire, danseur émérite, constructeur infatigable, donne à son électorat une atmosphère de prospérité qui grève inexorablement ses finances et le fera recourir aux emprunts pour conserver un train de vie dont il n’est point question de déroger. Le 14 juin, le maître de ballet Jakob Holub Tauber se voit commander des danses. Le Kammermusikdirektor venant à mourir, laissant quelques symphonies et concertos, le prince remercie son dévouement en engageant son fils :

   22 août 1759 : Franz Gottwald, violoniste suppléant.

Au cours d’un déplacement à Spa, Clemens August remarque une dame qui chante pour lui ; il la ramène à Bonn et l’engage aussitôt pour 300 florins :

     9 septembre 1759 : Johanna Antonia Lentner [Lenterin], née Blum, soprano ; la bouillante cantatrice fera bientôt parler d’elle.

Le 6 octobre, Anna Barbara van Beethoven donne naissance à la seconde fille de Kornelius, Anna Maria Theresia. Ludwig « l’Ancien » est son parrain, comme il le fut de la première. À cette occasion il est désigné comme Musicus Aulicis, titre qui ne signifie pas autre chose que Musicien de la Cour mais qui confère au porteur une indéniable solennité, cachant peut-être quelque responsabilité occulte ou une volonté certaine de promotion !

 

 

 

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Hofkalender für das Schaltjahr 1760

Cabinetts-Capellen- und Hof Musique

Capellen-Meister

Joseph Zudoli, der Collegiat-Stifts-Kirchen zu Kayserswerth Canon

Vocalisten

Ludwig van Beethoven

Anton Adalbert Rhiza

Lucas Carl Noisten

Johann van Beethoven, Accessist

Maria Eva Ansionin

Maria Josepha Starckin

Judith Gottwaldin, Accessistin

Antonia Lenterin

Organist

Ægidius van den Eeden

Violinisten

Franz Mathias Schermack

Johann Paul Kicheler

Joseph Dubois

Philipp Haveck

Johann Brion

Heinrich Bernhard Gruß

Johann Ries

Joseph Touchemoulin

Jacob Tauber

Johann Zdenick

Johann Peter Salomon

Philipp Draude

Accesisten

Ferdinand Drever

Ernest Riedel

Franz Gottwald

Violoncellisten

Johann Joseph Magdefrau

Franz Tussy

Ernest Haveck, Accesist

Fagottist

Joseph Anton Meuris

Contrabassist

Mathias Anton Bletenich (Poletnich)

Braccisten

Joseph Clement Belserotzky

Franz Heinrich Fideler

Johann Gottlieb Walter

Calcanten

Michael Funk

Matthias Trobos

  1. Funk

Dans le tableau ci-dessus des musiciens de l’année bissextile 1760, rédigé antérieurement comme tout calendrier, le nom de Ludwig « l’Ancien » suit immédiatement celui du Maître de Chapelle Zudoli. Le Cantor attend son heure…

Cette liste appelle une remarque et une surprise : Michael Funck et M. Funck sont-ils un seul et même souffleur noté deux fois ? Sûrement. Quant à Johann van Beethoven, contrairement au décret de 1756, il est encore dit Accessist, c’est à dire sans véritable salaire. On ne sait pourquoi. Gageons qu’il batte plus souvent la semelle que la mesure et n’ait pas donné la satisfaction espérée… À cette formation s’ajoute évidemment la musique de parade avec son harmonie de vents, trompettes, cors – et timbales.

Durant le carnaval 1760, Jacques Casanova, de passage à Bonn, relate dans ses Mémoires une fête à laquelle il a le privilège de participer avec sa fougue coutumière : « Le petit bal de l’électeur fut très agréable. Nous étions tous costumés en paysans, et les habits sortaient d’une garde-robe particulière du prince. Les dames s’étaient vêtues dans un salon attenant. Il aurait été ridicule de choisir d’autres costumes, puisque l’électeur lui-même avait adopté celui-là. Le général Ketteler était le mieux déguisé de toute la compagnie, car il était paysan au naturel. Madame était ravissante. On ne dansa que des contre-danses et des allemandes. Il n’y avait que quatre ou cinq dames de la haute volée ; toutes les autres, plus ou moins jolies, étaient de la connaissance particulière du prince qui, durant toute sa vie, fut grand amateur du beau sexe. Deux de ces dames dansaient la forlane, et l’électeur eut un plaisir infini à nous la faire danser… »

Le 22 février, la petite Anna Maria Theresia van Beethoven meurt, tuée par l’hiver comme sa sœur. Malgré la jeunesse de sa femme, Kornelius perd à cinquante-deux ans tout espoir de descendance. Rien ne dit même que son commerce de chandelles reste florissant et qu’il continue d’être le fournisseur officiel du palais : depuis l’automne 1756, nous n’avons plus trace de factures…

Pour Ludwig « l’Ancien », au contraire, l’horizon paraît s’éclaircir ; l’heure de la récompense serait-elle venue ? Joseph Maria Zudoli s’éteint à son tour le 9 mars 1760, laissant le poste de Kapellmeister vacant. Attendant sa nomination en toute sérénité, Ludwig « l’Ancien » le remplace au pied levé : la place est pour lui, on le lui a assuré – il ne dira pas qui, sans doute Gottwald, le Kammermusikdirektor. Décédé l’an passé, celui-ci ne peut plus épauler sa candidature. D’ailleurs, aucune requête de quiconque ne nous est parvenue, ni aucun décret de nomination ! Très rapidement cependant est nommé Kapellmeister le français Joseph Touchemoulin, violoniste et surtout compositeur que Tartini avait recommandé au prince électeur, un grand ami de l’organiste Ægidius van den Eeden parrain de son cinquième et dernier enfant, Franz Ægidius, né ce 6 avril. Il est permis de supposer les tensions qui auront suivi dans les pupitres et la peine qu’aura eue Touchemoulin à assumer et assurer sa tâche ! De sorte que depuis la mort de Zudoli et en marge du nouveau Kapellmeister, Ludwig « l’Ancien » travaille en doublure, rongeant son frein. Nous n’assisterons qu’au dénouement.

Est-ce Touchemoulin qui dirige durant le carême ou pour l’anniversaire du prince, le 16 août, La Morte d’Abel, un oratorio en deux parties ? Nul ne sait. Aussi bien, ce peut avoir été Zudoli, avant de mourir. En tout cas, il est bien chanté en 1760 et non en 1755 comme on le lit parfois sur la foi d’un recueil imprécis, plusieurs des interprètes venant à peine d’entrer à la chapelle. À part le motet en solo d’Amsterdam, c’est le premier vrai rôle connu de Ludwig « l’Ancien », et sur mesure : en 1754, La Morte d’Abel, sur un livret de Metastasio, a en effet été composée et chantée par son auteur, Giuseppe Zonca [Zonka, Zonga, Zoncha], une basse de la Hofkapelle de Munich ; elle a été donnée l’an passé à Bologne et maintenant à Bonn. Elle est perdue depuis. – Titre et distribution :

La Morte d’Abel, oratorio rappresentato alla Corte Electorale.

Interlocutori :

Adamo .     .     .     .     . il Signor Biethoven.

Eva .     .     .     .     . La Signora Starck.

Caino .     .     .     .     . Il R. P. dal Colmo.

Abele .     .     .     .     . La Signora Ansion.

Angelo .     .     .     .     . La Signora Gottwald.

Virtuosi di Camera d. S. A. E. E.

La présence d’un chœur dans lequel aurait pu participer Johann van Beethoven n’est pas indiquée…

  1. – Le prince électeur n’a pas soixante ans et n’a rien perdu de sa vitalité et de son panache. Mais il a des dettes, des emprunts (80 000 thaler dus à des banquiers hollandais), donc des soucis. En plein hiver, le 5 février, il fait distribuer 30 carolins aux indigents de Bonn et quitte la ville pour se rendre à Munich, dans sa famille. Malgré un malaise après son départ, il poursuit sa route et, à 16 heures, fait halte près de Coblence, à Ehrenbreitstein, où l’électeur de Trèves – un parent – donne en son honneur un festin suivi d’un bal. Clemens August, incapable d’avaler une bouchée mais excellent danseur et galant impénitent, se laisse entraîner par la baronne de Waldendorf, sœur de son hôte, tourbillonne avec elle et d’autres belles dames, se donne sans compter, perd connaissance et meurt peu après, dans la chambre où il a été transporté…

» Er tanzte aus diefer Welt in eine andere (Il dansa de ce monde à l’autre). « Épitaphe d’une belle justesse.

À mort de prince, mort de chapelle. Et résurrection douloureuse. Conformément au testament de Clemens August, commence en mars l’inventaire chiffré du palais ; il va durer des mois et ne concernera pas de sitôt le domaine musical. Mais le ton est déjà donné :

28 mars 1761 : Felix Peissner, trompettiste zélé et de confiance, exerce à la cour et à l’armée ;

28 mars 1761 : Christian Pummerl, trompettiste, quitte la chapelle après sept ans de bons et loyaux services ; renvoyé !

Le 6 avril a lieu l’avènement du nouveau prince électeur : L’électorat passe des Bavière aux Königsegg-Rothenfels, de Souabe, en la personne de Maximilian Friedrich, né à Cologne le 13 mai 1708, coadjuteur du prince défunt. D’une indolence naturelle, dit-on. Donc, prudent ; il confie ainsi le contrôle des finances au baron Kaspar Anton von Belderbusch, remarquablement efficace.

Ennen racontera que le ministre « arrêta les constructions, congédia une partie des comédiens, réduisit le nombre des académies et des bals de la cour, supprima les chasses coûteuses, diminua le traitement des fonctionnaires, des officiers et des domestiques de la cour, réduisit les dépenses de la cuisine, de la cave et de la table du prince, liquida l’arriéré de Clemens August et fit patienter ses créanciers jusqu’à des temps meilleurs ». Un quatrain populaire relevé par Christian von Stramberg résume l’ambiance :

Bei Clemens Auguft trug man blau und weiß,

Da lebte man wie im Paradeis.

Bei Max Friedrich trug man fich fchwarz und roth,

Da litt man Hunger wie die fchwere Noth.6

Donc, courant avril, une nouvelle grille des salaires des 27 musiciens de la chapelle est élaborée par un nouveau secrétaire (l’orthographe change d’accent !) :

*

*       *

Thaler

Kap. M. Touchemoulin 400

Kiegler 300

van den Eethe 200

Du bois 150

Magdefrau 150

Belferofki 150

Groß 150

Salomon   81

Meuris 150

Dauber 150

Poletnich   97

Noiften   65

Tuffy 150

Haveck   97

Funck (Valet de Musique)   65

Frobös (do)   65

Walter   65

Zdenick 100

Rieß 150

Rzika 200

Bethove 300

Anzioninn 200

Starck 200

Lendnerinne 200

Fiedler Invalide

Zermack Invalide

ein Calcant   66

Summa 3,901

Ils étaient 30 au calendrier de l’année, nonobstant les suppléants. Draude paraît oublié, à moins qu’il ne soit encore inscrit comme corniste dans l’harmonie – une caisse différente. Brion, le violoniste protégé des Bavière, est absent momentanément ; il reviendra avant la fin de l’année. Sur cette liste comptable, une erreur : le souffleur n’est pas nommé et semble correspondre à M. Funck, soit Michael Funck, le valet de musique chargé des instruments et des partitions… Johann van Beethoven est toujours suppléant. Décidément ! Que fait-il donc ou plutôt que ne fait-il pas ! Le jeune homme a alors 21 ans et paraît adepte de la chapelle buissonnière… Le boulanger Fischer, chez qui il habite, racontera que son fils Theodor, 31 ans, est un grand ami à lui, qu’ils aiment à l’envi chanter ensemble des airs à la mode, de chasse, de noces, et jouer de la cithare ; Theodor prend des cours auprès d’un maître de musique. Chacun pense à se marier et fonder un foyer – ce que réalise Theodor le 24 juin 1761. Johannes der Läufer (Jean le coureur), comme dit son père, plus jeune, prend son temps et, quand il en a le loisir ou le désir, parcourt la campagne et les villes et villages de la région – Cologne, Deutz, Anternach, Coblence, Tal Ehrenbreitstein – sans parfois donner de nouvelles de trois à quatre jours !

Son père prend la chose avec philosophie ; d’autres soucis le rongent. Exemple frappant d’économie draconienne, son salaire est passé de 500 à 300 Reichstaler, celui de son Kapellmeister a chuté de 1000 à 400 ! Lequel Touchemoulin publie pourtant cette année, à Paris, chez Huberty, ses 6 Simphonies pour cordes et cors de chasse [Opus 1]. Désabusé, l’artiste abandonne d’ailleurs son poste et reprend sa place de violoniste dans l’orchestre… Encore une fois, Ludwig « l’Ancien » assure l’intérim, sans que son salaire varie ! À l’évidence, la musique est un art secondaire sous Maximilian Friedrich. Certes, le ministre von Belderbusch autorise que Joseph Clemens Belseroski se produise à l’alto au Rathaus, l’hôtel de ville ; certes un nouveau venu intègre l’harmonie pour 120 Rtl, mais ce n’est pas vraiment un service épiscopal :

     2 juillet 1761 : Joseph Riedel, corniste de chasse, frère ou parent d’Ernst Riedel, le violoniste.

Enfin, le 16 juillet, Ludwig « l’Ancien » fait parvenir sa supplique au prince électeur :

» Hochwürdigfter Erzbifchof[f] und Churfürft x.

gnädigfter Herr Herr !

Ewer Churfürftl. Gnaden geruhen fich unterthänigft vortragen zu la½en, welcher geftalten ich über die geraume Zeit meiner Treu fchuldigft geleifteten Dienfte als Vocalift, nach abfterben aber des Cappellmftr, über ein ganzes Jahre die Dienfte in Dupplo verfehen, Benantlich : mit fingen, und führung deren Batuten, worüber auch annoch meine forderung ad referendum beruhet, wie nicht weniger der Stelle verficheret worden bin. Weillen aber auß befonderer recomendation mit der Dousmolin vorgezogen worden ift, und zwar wiederrechtlich, fo mufte ich mich biß hiehin dem Gefchicke unterwerfen.

Dan[n]un aber Gnädigfter Churfürft und Herr wegen vorgefallener Verfchmällerung deren gehaltern, der Cappelmftr Dousmolin entweder fchon würcklich, oder aber annoch feine Demi½ion verlangen wird, ich auch auß geheiß des Baron Belderbufch de novo wieder angefangen feine ftelle zu betretten, fort auch felbe ganz ficher erfe‡et werden muß ! Alß

Gelanget an Ewer Churfl: Gnaden meine unterthänigfte bitte Höchft diefelben geruhen gnädigft (:indeme ohnehin der Toxal mit benöthigter Musique fathfam verfehen, ich auch bey denen vorfallenden Kirchen Ceremonien ohne hin das Ruder führe und muß in puncto des Corals 🙂 mir das Recht wiederfahren zula½en, welches bei Höchft Jhro antecessori Seelen andenkens mir benohmen worden ift, und alß Cappellmftr. zu ernennen mit etwaiger augmentirung meines nunmehro obhabenden Gehaltes, wegen meiner in Duplo leifteten dienfte ! Vor [Von] welche Höchfte gnade ich niemahls unterla½en werde mein Gebett um Langwirige geneß- und Regierung Ewer Churfln Gnaden vor Gott außgießen, der ich in Tieffefter Submi½ion mich zu fü½en lege

dahin

Ewer Churfürftl Gnaden

Unterthänigfter

Ludwig van Beethoven

Pa½ift. «7

Le prince l’adoube le même jour !

» Nemnach wir Maximilian Friderich Churfürft zu Cölln auf[f] erfolgte dimi½ion unferes ehemaligen Capellenmeiftern Touche moulin, und unthgftes bitten unferes ba½iften Ludwig van Beethoven, denfelben nunmehro ferner zu unferen Capellenmeiftern mit beybehaltung seiner ba½iften ftelle ernennet, und beneben feiner vorherigen beftallung ad 292 rthr species 40 alb. neunzig fieben rthr species 40 alb. jährlichs in quartalien eingetheilt und mit künftigem anzufangen zugelegt haben, gleichwie hiemitt ggft ernennen und zulegen ; alß ift demfelben darüber gegenwärtiges decretum in gnaden mittgetheilt worden, wornach Unfere Hofcammer, und ein jeder den es angehet, fich zu achten, und daß ferner nöthiges zu verfügen hat[t].

Urkund etc. Bonn den 16ten Juli 1761 «8

C’en est fait. Ludwig « l’Ancien » peut savourer sa victoire. Pour la première fois est à la tête de la chapelle électorale un Kapellmeister qui n’est ni compositeur ni maître d’archet mais simplement chanteur. Pourtant, s’il a obtenu le poste et son honorabilité, il n’en a pas reçu la satisfaction financière : même revalorisé, son salaire n’atteint pas celui qui avait poussé son prédécesseur à démissionner…

 

Notes

Traductions :

 : « À Son Altesse Sérénissime Électorale de Cologne, etc. Mon Sérénissime Seigneur, 

Très humble mémoire avec une requête. 

Joan van Biethoffen. 

Mon 

Éminentissime et excellentissime Prince Électeur, 

Très gracieux maître et seigneur, etc. 

Votre Altesse Sérénissime Électorale daignera me permettre de lui représenter humblement que dans la chapelle de la cour de V. A., par suite du manque de voix nécessaires à la musique, mon humble personne a fait ses preuves quatre années durant, mais elle ne niera pas le bonheur que lui ferait V. A. S. en lui faisant la grâce d’un médiocre salaire. 

En accueillant ma très humble requête, V. A. S. Él. daignera (en considération des 23 années de service réels et très loyalement soumis de mon père) vouloir me faire le plaisir d’un simple décret en qualité de Hoffmusicant, et cette grâce de V. A. m’encouragera à pouvoir satisfaire à mon service très loyalement empressé. 

De V. A. S. 

le très humble, très fidèle et très obéissant serviteur, 

Joan van Biethoffen. » 

 

2 : « Au Directeur de la Musique Gottwaldt pour un rapport en son humble jugement. Attestation par très gracieuse signature et sceau de chancellerie privée. 

Bonn, 19 mars 1756. Clément-Auguste. » 

 

3 : « Éminentissime et excellentissime Prince Électeur, 

Très gracieux maître et seigneur, etc. 

Votre Altesse Sérénissime Électorale a soumis à mon humble jugement la requête de Joan van Piethoffen par laquelle le requérant prie Son Altesse Électorale de lui accorder le gracieux décret de suppléant dans la Musique de la Cour ; ayant déjà servi deux ans au jubé par sa voix, il espère dès lors répondre au bon vouloir de Son Altesse Électorale par un zèle total à son service, de même son père, qui a le bonheur de servir le bon vouloir de Votre Altesse comme basse, souhaite sa rémunération ; je m’en remets très humblement et docilement à ce que Votre Altesse voudra bien décider, je me soumets moi-même humblement et docilement à la grâce de Votre Altesse Sérénissime et demeure en grande humilité, de 

Votre Altesse Sérénissime Électorale, 

le très obéissant et fidèle Serviteur dévoué 

Gottwaldt 

Directeur de la Musique de Chambre. » 

 

4 : « Le Directeur de la Musique de Chambre Gottwaldt, suite à la supplique de Joan van Betthoffen, informe que le requérant a servi 2 ans au jubé avec sa voix ; ainsi donc mettra-t-il tout son zèle à satisfaire gracieusement Son Altesse Électorale ; par ailleurs, son père, qui a, comme basse, la faveur de servir, est, quant à lui, parfaitement qualifié et s’en remet à ce que Son Altesse Sérénissime Électorale aura la grâce de bien vouloir décider. 

De même, Gottwaldt, suite à la supplique d’Ernest Haveck comme suppléant à la Musique de Cour […] » 

 

5 : « Décret de Hoff-Musicant pour Johann van Beethoven. 

Décret 

Clm. A. En conséquence, Son Altesse Sérénissime Élect. de Cologne, Duc Clément-Auguste en Haute et Basse Bavière etc. Notre très gracieux Seigneur, sur la très humble demande de place de Johann van Biethofen et en considération de son habileté dans l’art du chant, et aussi de son expérience éprouvée, l’ayant gracieusement nommé et accepté comme Hoff-Musicant, le nomme et accepte par cet écrit ; donc, le-dit Biethofen reçoit ce décret muni de sa gracieuse signature et du sceau de la Chancellerie privée ; que tous les concernés le reconnaissent dès lors comme Musicien de la Cour Électorale et le traitent selon le respect dû à sa position. Bonn, le 27 mars 1756. » 

 

6 : Avec Clément-Auguste, on portait du bleu et du blanc, 

On vivait alors en paradis, 

Avec Max-Frédéric on porta du noir et du rouge : 

Alors on souffrit de la dure famine.  

 

7 : « Éminentissime Archevêque et Prince Électeur 

sérénissime Seigneur et Maître ! 

Votre Grandeur Électorale permettra de se faire très humblement représenter que j’ai, au cours du long temps de mes services accomplis en toute conscience et fidélité comme vocaliste, après la mort du Capellmstr assuré les services en Duplo pendant plus d’une année entière, à savoir : en chantant et en battant la mesure, sur quoi se base aujourd’hui ma requête ad referendum ; d’ailleurs j’ai reçu l’assurance de cette place. Mais comme par recommandation particulière le Dousmolin m’a été préféré, et cela illégalement, j’ai dû jusqu’ici me soumettre à mon sort. 

Mais depuis, Sérénissime Prince et Seigneur, par suite de la réduction survenue de son traitement, le Capellmstr Dousmolin a donné réellement ou sollicité sa démission, j’ai, sur l’ordre formel du Baron Belderbusch, recommencé de novo à remplir sa charge qui doit certainement continuer à être remplie. 

Comme 

Si ma très humble supplique parvient à Votre Altesse Élect., elle me permettra très gracieusement (attendu que d’ailleurs pour assurer au jubé la Musique nécessaire, je conduis le gouvernail, le cas échéant, dans les cérémonies de l’église et dois être au puncto du Choral) de me faire rentrer dans les droits qui m’ont été octroyés par Votre Sérénissime prédécesseur, de bienheureuse mémoire, et de me nommer comme Capellmstr. avec quelque augmentation de mon traitement futur, à cause de mes services en Duplo. Pour cette très haute faveur, je n’oublierai jamais de prier Dieu qu’il accorde longue vie, santé et règne à Votre Altesse Électorale, aux pieds de laquelle je me jette en très profonde soumission. 

De 

Votre Altesse Électorale 

le très obéissant 

Ludwig van Beethoven 

Basse. » 

 

8 : « En conséquence, Nous, Maximilien-Frédéric, Électeur de Cologne, suite à la démission de notre ex-Capellmeister Touchemoulin et à la très humble demande de notre basse Ludwig van Beethoven, avons dès lors nommé ce dernier nouveau Capellmeister, tout en lui conservant sa place de basse, et avons ajouté aux 292 rtl species 40 alb. de son précédent salaire quatre-vingt-dix-sept rtl species 40 alb. annuels sécables par trimestre, laquelle nomination est désormais faite et paiement par grâce ordonné ; de plus, le présent décret est gracieusement déposé par devant Notre Trésorier ; et tout un chacun concerné est désormais tenu de se conformer à ce qui a été ordonné. 

En foi de quoi, etc. Bonn, le 16 juillet 1761 » 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie – 7

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SCHMIDT-GÖRG J.: Beethoven, die Geschichte seiner Familie (Beethovenhaus, Bonn, 1964) 

STRAMBERG Chr. von: Denkwürdiger und nützlicher Rheinischer Antiquarius (R. F. Hergt, Koblenz, 1860) 

THAYER A. W. / KREHBIEL H. E.: The Life of Ludwig van Beethoven (The Beethoven Association, New York, 1921) 

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THAYER A. W. / DEITERS H. / RIEMANN H.: Ludwig van Beethovens Leben (Breitkopf & Härtel, Wiesbaden, 1970) 

VAN AERDE R. : Les ancêtres flamands de Beethoven (W. Godenne, Malines, 1928) 

WALLNER B. A.: Fidelio in Gotik und Barock (Neues Beethoven-Jahrbuch X, Reichel u. Sohn, Augsburg, 1942) 

ZANDEN J. van der: Beethoven’s Grandfather (The Beethoven Journal XV/2, SJU, San José, 2000) 

DISCOGRAPHIE ~ 3 Chapelle de la Cour de Bonn

Toujours rien des premiers Maîtres de Chapelle de Bonn, Trevisani de Balompré, Donnini, Zoppis et Zudoli… Touchemoulin, par contre, a eu, en Autriche, l’honneur d’un enregistrement sur CD, savamment couplé avec des œuvres d’E. F. dall’Abaco, T. Albinoni et G. Tartini, son professeur: 

 

TOUCHEMOULIN Guiseppe [sic] (1727-1801) 

Concerto A-dur für Flöte und Streicher 

Paul Meisen, Flöte ; Kölner Kammerorchester, dir. Helmut Müller-Brühl (1988) 

 

Die sechs Bonner Sinfonien [Op. 1] 

Capella Academia der Universität Bonn, dir. Walter L. Mik (2002) 

 

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