Michel Rouch: Ludwig van Beethoven l’ ancien (partie 6)

1735 – 1749

LUDWIG & MARIA JOSEPHA VAN BEETHOVEN
† MARIA BERNARDINA LUDOVICA (1735) / * † MARKUS JOSEPH (1736)
* JOHANN VAN BEETHOVEN (HIVER 1739 / 1740)
† MICHAEL & † MARIA LOUISE VAN BEETHOVEN (1749)
BONN : LA CHAPELLE ÉLECTORALE ~ 4 (1734 – 1749

Maria Josepha van Beethoven est enceinte pour la deuxième fois quand meurt sa petite Maria Bernardina Ludovica, à 13 mois ½, le 17 octobre 1735. Un garçon la remplace, Markus Joseph, qu’on baptise à Saint-Remy le 25 avril 1736. Cette fois, son parrain n’est pas l’oncle Cornelius qui, grâce à la position sociale de sa femme, est devenu, le 17 janvier, « Bourgeois de Bonn » : il sera fournisseur en cierges de la Cour – homme riche, mais sans enfant, d’où peut-être un certain retrait vis à vis des joies et des peines de son cadet. Le parrain de Markus Joseph est un prêtre et conseiller aulique, Musicien de la Chambre du Prince, le futur Kapellmeister Joseph Zudoli ; la marraine s’appelle Maria Catharina Hammans et appartient également à la haute bourgeoisie : un membre de sa famille, Forlivesi, sera Conseiller de Cour en 1778. Comme sa sœur, Markus Joseph mourra jeune – mais on ne sait quand.

*

De même ignore-t-on quand est né exactement, durant l’hiver 1739/1740, le troisième et dernier enfant de Maria Josepha, Johann, qui seul survivra. Le fait est troublant que ces deux dates manquent au même moment. La raison en est restée très longtemps obscure et n’est guère vraiment éclaircie. Ludwig « l’Ancien », pour améliorer ses ressources, a ouvert un commerce de vins, on ne sait trop quand, peut-être en 1739 lorsque la famille a quitté la Wenzelgaße pour s’installer dans la Rheingaße chez le boulanger Fischer. Déjà, à l’époque où il habitait en Flandre, un de ses lointains parents, premier de la lignée d’Anvers, Wilhelm [Guillaume] van Beethoven, né on ne sait où vers 1660, était tenancier et marchand de vins ; par une malencontreuse erreur de généalogie du biographe Léon de Burbure [1812 – 1889], ce Wilhelm passa longtemps pour avoir été l’ancêtre du grand Beethoven : il eut en effet lui aussi, comme troisième petit-fils, un Ludwig, né à Anvers le 23 décembre 1712, qui fut considéré « l’Ancien » jusqu’à ce que Raymond van Ærde découvre le vrai à Malines, dans la lignée de Campenhout. Quoique de même âge et de même nom, il y a peu de chance qu’ils se soient un jour rencontrés. Ceci dit, rien n’empêche de supposer, faute de documents, que Ludwig « l’Ancien » prit exemple dans sa famille en faisant négoce de vin pour compléter son salaire. Fischer, son propriétaire, racontera simplement plus tard, à sa façon :2 © Les Embruscalles (Michel ROUCH) – 2006 – 2021 2 »[…]. hatte zwey Keller mit Wein, ob Kapellemeister seine Aelteren, Kaufleüt, die mit Wein gehanndelt oder seine Frauen Aelteren Kaufleüt, die mit Wein gehanndelt, das er sich mit Wein und mit seinem Faßbinndermeister zu beschäftigen wußte, oder, um seine liegende Gelder rennpaar zu machen wußte, deswegen ist Kapellemeister Beethoven mit Hof Kellerschreiber Johann Baum in kännschaft gekommen, das er den Hofkellerschreiber Baum vermuhtlich oft über seinen Wein zu Raht gezogen, auch vom Hofkellerschreibe Baum erfahren hatt und ihm die hießige Laage angezeigt hat, wo guter und haltbare Wein wackxe. er verkaufte sein Wein inzs Niederlannt, da hatt er seine känner, Kaufleüt, die ihm sein Wein abkaufte, und so schlug er wider bey einem gute Jahrganng wider neüe Wein ein.«

1 Hélas, sa femme est vite devenue sa première cliente et s’est mise à boire, au-delà du discernement. Sur la boisson met-on qu’un jour d’égarement elle aurait été infidèle et commis l’irréparable. Son mari l’aurait abritée des regards hors de Bonn, dans un couvent, à Cologne peut-être, où elle aurait attendu la naissance de son petit dernier, Johann, illégitime mais reconnu. Et là serait décédé Markus Joseph, qui aurait évidemment suivi sa maman. – D’où la double absence de documents. Johann van Beethoven a sûrement été baptisé, mais on ne sait encore ni le lieu, ni la date, ni les présents…

Le Hofmusikant Ludwig « l’Ancien » déborde d’activités, tant à son commerce de vins qu’à la chapelle, au théâtre et au concert : offices religieux avec messes, litanies, processions, bals de circonstance (pour l’anniversaire du Prince-Évêque, par exemple), divertissements traditionnels du Carnaval, troupes de passage à épauler et étoffer – les Musiciens de Cour ont un règlement strict, précisément consigné. Depuis l’arrivée de Ludwig « l’Ancien » à Bonn, la composition de la Chapelle électorale a sensiblement évolué. Voici les quelques changements dont les archives gardent trace :

→*26 avril 1734 : Johann Joseph Magdefrau, basse de viole, est entré, pour longtemps, à la Hofmusik,
avec déjà 150 Gulden de salaire ; il en sera un des meilleurs éléments ;
→ 4 décembre 1734 : Stephan Gütig [= Gütich], trompettiste ;
→ 29 janvier 1735 : Joseph Klemens Belseroski, altiste, est devenu Musicien de Cour ;
29 janvier 1735 : Johann Joseph Commans, chanteur, a pris la place d’Ambrosini, décédé ; le 4
novembre suivant, il a épousé une veuve Meuris, sûrement de la famille des musiciens
de même nom ;
→ 28 octobre 1735 : Anton Bayer, trompettiste ;
→ 28 octobre 1735 : Wilhelm Bayer, trompettiste, fils du précédent ;
4 novembre 1735 : Franz Xaver Simon Haveck, en service depuis vingt ans, a été nommé Hofmusiquanten
mit dem Violoncello ;
→ 8 janvier 1736 : Margarethe Elisabeth Gysens [= Giesens], Chanteuse de Cour, est entrée à la Chapelle
– cas rarissime à l’époque, – une remarquable cantatrice sans doute, car elle a touché
aussitôt un salaire de 400 Gulden, soit beaucoup plus que la plupart des membres ;
→ 1
er juin 1736 : Franz Salefeld est entré comme hautboïste ; † 27 novembre 1744 ;
→ 10 septembre 1736 : Anton Raff [= Raaff] a été nommé Musicien de la Chambre, pour 200 Thaler ; c’est un
ténor, né à Holzem en 1714, près de Bonn où il fit ses études secondaires ; l’Électeur
Klemens August l’entendit chanter à Cologne, en l’église du collège des Jésuites, et prit
en charge son éducation ; après quelque temps passé au service du prince, il a été
envoyé à Munich pour interpréter des opéras, puis à Bologne, auprès du maître de
chant Bernacchi pour parfaire ses études ; célèbre, il aura chanté ensuite à Florence, en
1738, au mariage de Maria Theresia, future impératrice germanique ; il reprendra sa
place à la Chapelle électorale le 16 août 1742, avec 750 Gulden de salaire ; il en
repartira très vite, parcourra l’Europe et mourra à Munich le 27 mai 1797 ;
→ 14 mars 1737 : Johann Heinrich Baumgarten, trompettiste

→ 14 mars 1737 : Heinrich Gruß [= Groß], hautboïste ; appartenait auparavant au Régiment des
Dragons ;
→ 14 mars 1737 : Hugo Christoph Holz [= Holtz, = Holste, = Holtzen], bassoniste, est entré pour quinze
ans au moins ;
→ 14 mars 1737 : Hyginius Christoph Stolte, bassoniste ;
26 août 1738 : Joseph Klemens Ferdinand dall’Abaco vient d’être nommé Directeur der
Churfürstlichen Cammermusik pour 1000 Gulden de Rhénanie ; il a épousé Therese
Cosman, de qui il aura huit enfants ; sa renommée, ses talents de compositeur et de
violoncelliste, lui permettent de voyager ; ainsi en 1740 est-il en tournée à Londres ;
→ 3 avril 1739 : Johann Knechtel, trompettiste ;
→ 3 avril 1739 : Kaspar Knechtel, trompettiste, frère du précédent ;
→ 9 novembre 1740 : Georg Graskampff, organiste de la Cour (on ne l’a pas vu arriver), est augmenté de 100
Gulden pris sur le salaire de Gregorio Piva qui vient de mourir ;
9 novembre 1740 : le gambiste Graff profite du partage, dans les mêmes conditions ;
→ – – 1740 : les violonistes Haveck et Dubois sont aussi augmentés dans l’année.
*

Assignation à comparaître de Ludwig “l’Ancien” (juillet 1744)
(in : VAN AERDE R. : Les ancêtres flamands de Beethoven)

Sans doute alors le petit Johann van Beethoven et sa maman ont-ils regagné le logis  familial de la Rheingaße ; mais Maria Josepha continue de boire sans retenue : elle en perdra la santé…
À cette catastrophe ordinaire va s’en ajouter une autre, dont ni Ludwig « l’Ancien », ni Cornelius « le Jeune », n’auraient imaginé l’ampleur. Chacun, au contraire, quoique à l’abri du besoin, peut se considérer futur co-héritier des biens de ses parents, à Malines, assez considérables. En résumé :

Ÿ Les quatre maisons en contiguïté dans la rue des Juifs (l’Ancolie,…) acquises par Michael van Beethoven et sa femme Maria Louise, de 1715 à 1727.
Ÿ Les deux maisons de la rue des Pierres (le Petit Moulin à Vent,...) acquises par
Kornelius van Beethoven « le Vieux » et sa femme Katharina, en 1699.
Ÿ La maison De Meersman, hypothéquée, qui provient du grand-oncle maternel Joseph Gouffau et de sa femme Catherine ; transmise aux Beethoven le 4 décembre 1724.
Ÿ La maison du Vieux Bruel (le Bœuf tacheté) où les parents Beethoven ont habité après leur mariage en 1707 et qui provient de l’héritage de leurs beaux-parents, Ludwig Stuyckers et sa femme Magdalena.
Ÿ Les deux maisons, rue du Soufflet, achetées par cette dernière, (leur grand-mère maternelle), Magdalena Gouffau, veuve Stuyckers, en 1737 : Appolonia Gilde, le 29 mars, et de Molenkarre (la Charrette du Moulin), le 1er avril (ces transactions, auxquelles à l’époque son gendre Michael et sa fille Maria Louise prirent part, doivent précéder de peu son décès – on ne sait encore rien de Magdalena, même pas son âge). Les Stuyckers / Gouffau n’ont pas l’apparente aisance du boulanger[1]négociant Beethoven : sitôt acquises, ces deux maisons ont été hypothéquées de 600 florins dont les Beethoven seront redevables et qui s’ajouteront aux 700 empruntés en partie au parent Henri Willems en 1716 (pour les biens de la rue des Pierres), et aux 3000 prêtés par les Pères Capucins en 1727 (pour solder les biens de la rue des Juifs)…

Endetté pour de nombreuses années, mais pour la bonne cause s’il s’agissait d’agrandir le bien familial transmissible, Michael van Beethoven va être écrasé par la roue qu’il avait mise en marche. Déjà, il est parti de Malines, y laissant sa femme gérer les affaires. Le 10 avril 1739, sa présence a été relevée à Clèves dans le Registre des Bourgeois de la ville.

On ne sait depuis quand il y demeure mais, en 1740, il est de retour à Malines, appelé à comparaître avec sa femme, le 11 janvier : Claire Anne de Meester, dentellière, a porté plainte le 4 ; le couple lui doit un restant de 855 florins 16 sols de marchandises qu’il ne peut payer, même en trois fois ; le cousin paternel, Henri Willems, a beau avancer la première échéance huit jours après – peine perdue ! Solidaires de la dette, Michael et Maria Louise engagent leur personne, leurs biens, re-hypothèquent les deux maisons de la rue des Pierres et donnent comme garantie la maison du Bœuf tacheté hypothéquée pour 1800 florins au profit du Bureau de Bienfaisance de Malines.

Il faut vivre, malgré cela, et bien d’autres créanciers assaillent, sans encore passer par les échevins. Recourrant à ce qu’on appelait la “condamnation volontaire”, Michael van Beethoven s’enfuit, de quatorze mois ne reviendra pas et sera, pour nous, sans domicile fixe… Le 13 janvier 1741, devant sa femme seule et impuissante, le tribunal prononce la saisie par huissier des cinq maisons de la rue des Pierres et de la rue des Juifs. La chute s’accélère le 1er février par une autre plainte, d’un marchand de dentelles d’Anvers, Mathias Simon van Eupen : 920 florins 13 sols 1 liard impayés depuis deux ans – une somme énorme ! Le 4, le procureur ordonne la saisie-arrêt des biens de Michael van Beethoven, lequel réapparaît, en mars ! Le 12, par-devant le notaire R. de Rees, il rembourse Henri Willems en lui abandonnant son mobilier :

“ – een garde-robe, drije tafels, twee screbaenen met hunne toebehoorten, twintigh schilderijen, twee spiegels, drije schapperaijen, een ledicant, drije bedden, drije dosijnen stoelen, twee copere brantijsers, schip ende tangh, een dosijn tenne taïlloiren, vier tenne schotelen, twee menageren, d’eene verciert met poursolains, twee hautte recken met gelaese werck. Thien paer laeckens, twee dosijne servetten, vier kussens, twee marmitten ende ketel, item eens manseleeds jupon ende broeck – ”(2)

On comprend que bien d’autres choses ont dû être vendues avant d’en arriver là. Toute honte bue, Michael van Beethoven n’a plus rien à perdre et signe tout ce qu’on lui présente dès lors qu’on l’a retrouvé : une facture et une lettre de change d’une dentellière, dame Jeanne de Biest, le 31 mars ; une reconnaissance de dette pour la demoiselle Maria de Lorge, petite main de Courtrai, le 3 avril – Michael van Beethoven avoue et capitule.

Une nuit, subrepticement, il s’enfuit, emmenant cette fois sa femme. Désormais, sa signature perd toute valeur. Où vont-ils tous deux ? À Bonn, où ils parviennent au printemps ! Inséparables dans l’adversité, ils savent que leurs enfants les accueilleront. De fait, c’est Ludwig « l’Ancien » qui semble les héberger, avec d’autant plus de facilité qu’il loge chez un homme qui a la même profession que son père : boulanger. Certes, les deux confrères sympathiseront, mais, pour couper court à tout rapprochement périlleux, Michael et Maria Louise se diront venir de Gand ! Mieux vaut-il ! Sait-on jamais…

À Malines, sans nouvelle et écœurée, dame de Biest porte évidemment plainte ; le 13 octobre, Michael van Beethoven est condamné par contumace, et ses logis sont saisis une nouvelle fois, par principe.

*

* *

Clément-Auguste de Bavière, prince-électeur de Cologne, doit à ses tentatives d’impartialité une bonne part de sa fortune et de ses réalisations. La guerre de la succession d’Autriche vient de s’achever, à son grand soulagement. La mort, à Vienne, de l’empereur romain germanique Charles VI de Habsbourg, le 19 octobre 1740, a ouvert une longue crise politique ponctuée de traités, d’alliances, de concessions, d’engagements et de retournements entre la France, la Bavière, la Saxe, l’Espagne (la Hollande) et la Prusse d’une part, l’Autriche, la Hongrie et l’Angleterre d’autre part. La couronne est revenue à la duchesse de Lorraine Marie-Thérèse, fille du défunt. Naturellement – mais pas pour tout le monde. L’hiver suivant, le tout nouveau roi de Prusse, Frédéric II de Hohenzollern, qu’on nommera « le Grand », despote éclairé amoureux de la France, a commencé les hostilités en s’emparant de la Silésie. Dans ce conflit, la Bavière est impliquée au premier chef. Charles-Albert-Cajétan, son prince-électeur depuis 1726, marié à Marie-Amélie d’Autriche, a revendiqué l’empire et se fera proclamer empereur d’Allemagne, en 1742, sous le nom de Charles VII, au détriment provisoire de l’impératrice Marie-Thérèse, également reine de Hongrie.

Fin 1741, son frère cadet, Clemens August, alors à la tête de son propre électorat depuis quinze ans, s’était d’abord rendu dans sa famille en Bavière, à Munich, puis évidemment s’en était allé en grande pompe à son couronnement, à Francfort, emmenant à sa suite pour les festivités quelques membres de sa chapelle, une formation de choix :

* Maximilian Heinrich Autgarden, le violoniste ;
* Nikolaus Anton Graaf, le violoniste ;
* Johann Paul Kiecheler, le violoniste qui fut témoin au mariage de Ludwig
« l’Ancien » ;
* Johann Joseph Magdefrau, le violoncelliste ;
* Anton Raaff, le chanteur (ténor) ;
* Joseph Maria Zudoli, son maître de musique de chambre.

Ces deux derniers avaient déjà suivi leur prince à Munich ; Raaff y étudia quelques temps auprès de Giovanni Battista Ferrandini…

Rester neutre dans cette affaire relevait de la gageure, toutes les familles régnantes ayant peu ou prou des liens de sang. Clemens August s’y était cependant risqué, prudemment, avec un flair de maquignon, soumettant sa neutralité au bon vouloir financier des belligérants et recevant ainsi des sommes considérables de l’Angleterre, de la France, de la Hollande – et de l’Autriche.

Après la fuite de Malines de Michael van Beethoven, le tribunal des Échevins va voir les plaintes s’accumuler. Pour liquider la banqueroute, trois années légales seront nécessaires. Le procès définitif commence le 28 juillet 1744, avec la nomination du marchand Pierre Steenmans, membre de la corporation des merciers, comme curateur des biens du couple. Il assigne évidemment tous les parents connus à comparaître, en particulier :
Sr Louis van Beethoven, musicien in het Cabinet van Syne hoogheyt den Ceurvorst van Ceulen tot Bonn”
et
“Sr Cornelis van Beethoven, coopman tot Bonn”.
Nullement enclins à éponger les dettes paternelles, ni le musicien du Cabinet de Sa Grandeur le Prince Électeur de Cologne, ni le marchand ne se risquent à quitter Bonn et à donner signe de vie…

De tous les plaignants, seuls treize demandent réparation aux échevins. À Claire Anne de Meester, à Mathias Simon van Eupen, à Jeanne de Biest et à Marie de Lorge s’ajoutent, le 12 août, les dentellières Borghgrave et Blondeau, la veuve Peeters et dame Catherine Vertongen ; le 7 octobre, N. van den Brande, marchand de Bruxelles, les veuves de Cock et Dancré, dentellières, et les Pères Capucins de Malines qui espèrent user de leur droit de préférence pour récupérer leur capital de 3000 florins ; enfin, le 21 octobre, Henri Willems qui est aussi du nombre, mais dont le souci est différent : une ordonnance échevinale du 25 juin 1743 l’a obligé à vendre publiquement le mobilier, considéré saisi, mais cependant cédé par les Beethoven avant leur départ ! Il entend bien recouvrer le produit de cette vente ! On lui accorde la préférence le 21 octobre 1744, c’est à dire immédiatement, mais, le 16 décembre suivant, le procureur du Grand Conseil, Maître Dominick-Joseph van Dijk [= van Dyck], qui représente les intérêts du marchand d’Anvers van Eupen, proteste contre les préférences accordées en particulier à Jeanne de Biest et à Henri Willems, Mathias Simon van Eupen ayant été le premier de tous à porter plainte. Prudent, Henri Willems cède sa priorité au marchand, le 25 février 1745 : c’est la dernière pièce du procès.

Au total, la dette des Beethoven se dresse à plus de dix mille florins, soit quelque deux cents ans de loyer d’une maison bourgeoise, douze millions de francs lourds, près de deux millions d’euros… La vente immobilière, déduction faite des hypothèques, ne rapportera jamais assez pour que dentellières, marchands et Capucins rentrent dans leurs frais. Mais rien ne montre que les Beethoven se soient souciés de ce qu’il advenait de leur ancien patrimoine : ils sont venus à Bonn sans se retourner, pour oublier. Et, de fait, dans la ville princière, ils ont retrouvé la paix, sinon le silence. La maison de leur fils Ludwig résonne de musique.

De nouvelles recrues ont depuis grossi les effectifs de la Musique de la Cour :

→ 1 novembre 1743 : Heinrich Bernhard Gruß, hautboïste et violoniste concertiste ; s’y distinguera toute une décennie ; † 24 décembre 1764 ; → 2 juillet 1744 : Franz Philipp Töpser, trompettiste ;

→ 2 juillet 1744 : Sebastian Weggel [= Weckell], trompettiste;

→ 27 novembre 1744 : Peter Joseph Ipp ; † avril 1752. En 1745 sont nommées Chanteuses de Cour et de Cabinet deux jeunes et affriolantes cantatrices napolitaines, – de celles dont le prince aime à s’entourer :

→ 3 avril 1745 : Rosa Costa, épouse d’un Torelli ; soprano ;

→ 3 avril 1745 : Giovanna della Stella, la propre femme de l’impresario et librettiste Giovanni Battista Locatelli.

Apparentées à des figures musicales illustres, engagées ensemble pour la création d’un opéra anonyme en trois actes sur un livret de Locatelli, Diana nelle selve (Diane aux bois), donné à Bonn le 23 novembre 1745, les deux amies se vendent très cher – 1200 Gulden chacune !

À part quelques engagements que Locatelli leur trouvera à Dresde, Rosa Costa et Giovanna della Stella vont se plaire chez l’Électeur ; elles y resteront quatre ans. Le prince, depuis ses études à Rome, a le cœur italien ; c’est ainsi qu’en fin d’année, il nomme, entre autres, un Vice-Kapellmeister vénitien :

→ 21 novembre 1745 : Francesco Zoppis [= Zopis, = Zoppi] ; il restera en poste quelque sept ans ; compositeur d’opéras, il voyagera beaucoup, après 1752, avec la troupe de Locatelli ; il s’éteindra dans sa ville natale, Venise, après 1781, vers soixante-six ans ;

→ 21 décembre 1745 : Lukas Karl Noisten, « depuis 5 ans Bassiste au Duxal [au jubé] » ; le chanteur devient Hofmusicus et se mariera l’an prochain ; le dernier de ses cinq enfants, Friedrich Ägidius Noisten, sera baptisé le 11 novembre 1770 : il aura pour parrain Ægidius van den Eeden, organiste, et pour marraine Maria Magdalena [= Anna Margarethe !] Keverich, future maman, un mois plus tard, du grand Beethoven…

La grâce et le talent des belles napolitaines ainsi que l’art du vénitien sont sûrement à l’origine du succès des représentations théâtrales italiennes données à Bonn en 1745 et 1746, des œuvres aussitôt imprimées chez « Les Héritiers Romeskirchen », maison locale d’édition ; il y en aura sans doute d’autres, mais notre seule source, qui n’en dit pas plus, demeure le Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne établi par Paul Lacroix en 1843, soit 5 opéras : 1745 :

Ÿ “Diana nelle selve, componimento drammatico in musica” (« Diane aux Bois, composition dramatique en musique ») – 3 actes sur un livret de Locatelli en italien et traduit en allemand.

Ÿ “Apollo fra pastori, pastorale in musica” (« Apollon chez les Bergers, pastorale en musique ») – 2 actes sur un livret de Locatelli en italien traduit en allemand. 1746 :

Ÿ “Isacco figura del Redentore, oratorio” (« Isaac figure du Rédempteur, oratorio ») – 2 actes sur un livret de Metastasio en italien traduit en allemand ; sans doute s’agit-il de l’œuvre composée par Luca Antonio Predieri créée à Vienne le 12 février 1740.  Ÿ “La Felicità nella sventure, pastorale” (« La Félicité dans le Malheur, pastorale ») – 2 actes en vers, sans précision.

Ÿ “La Sérénade ou Scaramouche dupé, opéra-pantomime” – 3 actes d’après l’italien traduits en français et en allemand, – sans précision. À la Chapelle, les modifications se poursuivent :

26 mai 1746 : Joseph Meuris, « le Cadet », organiste et violoncelliste, devient Hofmusicus et reçoit, dès le 4 novembre, 200 Gulden de traitement ;

→ – août 1746 : Joseph Kayser, luthier, décède ;

22 août 1746 : Ludwig van Beethoven « l’Ancien » est à son tour augmenté grâce au décès du luthier, et le décret nous informe que le chantre est devenu Musicien de la Chambre :

»Zulegung noch hundert Rthlr. Jährlich an den Cammer Musicum van Beeahoven. 22 Aug. 1746. Nachdemahlen seine Churfürstl: Dchlt. zu Cöln, Herzog Clement August in ob[1]und nider Baijern unser gnädigster Herr dero Cammer Musico van Beethoven, nebst seinem geniessenden Gehalt auch diejenige hundert Rthlr jährlich, so durch jüngst erfolgtes absterben Josephi Kaijser instrumenten machern fällig worden in gnaden zugelegt haben ; Als wird es dem Churfürstl: Hof-Cammerath und Zahlmeistern Risach hiermit zu wissen gemacht, und gnädigst befohlen ihm van Beethoven auch abige jährliche 100 Rthr. quartalsweise, von behöriger Zeit an, gegen quittung zu zahlen, und gebührend zu verrechnen urkund, etc.

Poppelsdorf, den 22 Augusti 1746. (3)

«26 septembre 1746 : Franz Anton Vastizky, violoniste, décède ; peut-être était-il le fils du trompettiste Franz Vastizky ; les 150 Gulden de son traitement sont répartis en 3 augmentations de 50 G dont vont profiter Haveck, Gruß et un autre artiste qui apparaît ici pour la première fois :

→ 26 septembre 1746 : Mathias Anton Maria Poletnich [= Bletenich], contrebassiste ; il conservera son poste jusqu’à sa mort, le 24 mars 1783 ;

→ 2 mai 1747 : Johann Ries est nommé trompettiste de Cour en remplacement de Sebastian Weckell avec 192 thaler de traitement ; né à Bensheim am Rhein en 1723 ; marié l’an prochain avec Johanna Beyer ; sera professeur de trompette et, le 5 mars 1754, violoniste de Cour ; compositeur ; mourra de maladie mentale à l’hôpital de Cologne en 1784 au terme de trente ans de souffrance ; son fils, Franz Ries, sera violoniste et secourra un jour le grand Beethoven, lequel, à son tour, sera professeur de piano de son petit-fils, Ferdinand Ries ;

→ 8 novembre 1748 : Johann Anton Schamsdeburg est nommé Musicien de la Chambre ; nous n’en entendrons plus parler ;

– – 1749 : Joseph Klemens Ferdinand dall’Abaco ferait un séjour à Vienne où se crée de lui une œuvre pour 5 violoncelles ;

→ – – 1749 : Jakob Holub Tauber, violoniste et Maître de Ballet ; compositeur de danses ; peut-être est-il le fils du célèbre Maître de Danse Gottfried Taubert.

On ne sait pour quelle obscure ou inavouable raison un décret du prince, en date du 15 juillet 1749, déclare les Churfürstliche Cammervirtuosinnen Rosa Costa et Giovanna della Stella ohne Gehalt. Sans gages ! Elles demanderont la permission de gagner Rome et nous perdrons leur trace dans cet énigmatique voyage. Plus tard, elles réintégreront la troupe de Locatelli et iront chanter en Russie où les rejoindra le Vice-Kapellmeister de Bonn Francesco Zoppis… Toutes deux finiront leur vie à Venise…

*

* *

Pendant ce temps, la famille Beethoven a coulé des jours sans histoire. Le Cammer[-Musico chante et vend un vin que sa femme continue de boire. Leur petit Johann grandit – il a neuf ans – et va à l’école élémentaire. Comme d’autres, Ludwig « l’Ancien » se sera produit hors de l’électorat ; on l’a vu, par exemple, à Amsterdam, le 7 mai 1747. À l’époque, Jan de Boer relatait ainsi l’événement dans la Chronologische Historie Van alle het geene is Voorgevallen, bij de komst van Willem Karel Hendr. Friso Prince van Oranie… : « Aujourd’hui, nous avons fait une musique magnifique au service religieux de l’église romaine nommée Moïse et Aaron, de l’autre côté de la Breestraat. […] On y entendit, avec accompagnement de deux cors de chasse, un motet pour basse solo, chanté par le célèbre Heer Beethoven, musicien du prince électeur de Cologne, et qui fut exécuté par lui d’une manière plus qu’artistique. »

On n’a pas connaissance d’autres voyages entrepris par Ludwig « l’Ancien », ce qui ne signifie pas qu’il n’y en eut, quoique son négoce de vin lui prenne du temps. On a dit qu’il avait formé à Bonn autour de lui une petite colonie flamande ; le fait qu’il y ait à la chapelle des musiciens originaires des Flandres n’induit pas qu’il les ait fait venir…

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* *

Charles VII étant mort en 1745, force revint finalement au droit. La paix d’Aix-la[1]Chapelle est conclue en octobre 1748 spécifiant que « les choses seraient restituées dans l’état où elles étaient avant la guerre » !!! Cela valait vraiment la peine de s’entre-déchirer… Clemens August a bien manœuvré ; sans panache mais sans trop faire souffrir ses administrés. Bonn a dû héberger momentanément une garnison française, mais ensuite le prince a pu profiter de sa politique, dépensant sans guère compter, en événements, manifestations et constructions : on bâtit des châteaux, on achève l’hôtel de ville. Le palais épiscopal s’embellit et s’italianise : on y assiste à une nouvelle Renaissance où la musique tient sa juste place. Les fêtes se succèdent. Les musiciens de la suite princière réapparaissent et font parler d’eux – sauf Raaff qui quitte Bonn en 1749 après s’être formé auprès du célèbre castrat Antonio Maria Bernacchi à Bologne où il a chanté un Artaxerxes, celui de Johann Adolf Hasse sûrement : bientôt il sera à Vienne et parcourra l’Europe, avant de finir sa vie à Munich le 27 mai 1797. Avec lui, la chapelle électorale perd son plus grand ténor, sa gloire locale et internationale. Plus aucun chanteur n’accédera à sa notoriété, pas même Ludwig van Beethoven « l’Ancien ».

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Ses parents, leur procès achevé depuis quatre ans, s’éteignent l’un après l’autre, épuisés par leur vie de soleil et d’ombre. Michael van Beethoven meurt le 28 juin 1749 ; Maria Louise lui survit six mois à peine et, solidaire jusqu’au bout, le rejoint, le 8 décembre. Il avait soixante-cinq ans, elle soixante-quatre.

Notes

Traductions :

1 : « Il avait deux caves avec du vin, qu’il vendait au tonneau ; soit que ses parents ou ceux de sa femme eussent été marchands et fait le commerce du vin, il savait s’occuper du vin et s’occuper avec son maître tonnelier, ou peut-être pour se faire des rentes avec son argent. C’est ainsi qu’il fit la connaissance du commis des caves de la cour, Baum, qu’il consultait sans doute souvent au sujet de son vin, et qui lui avait indiqué les bons crus de ce pays. Il vendait son vin dans le plat-pays, où il avait des connaissances, à des marchands qui lui achetaient son vin ; et les bonnes années, il s’approvisionnait ainsi de vin nouveau.[Trad. van Ærde] »

2 : « […] – une garde-robe, trois tables, deux secrétaires avec leurs accessoires, vingt tableaux, deux glaces, trois chiffonnières, un bois de lit, trois lits, trois douzaines de chaises, deux chenêts de cuivre, une pelle et des pincettes, une douzaine d’assiettes d’étain, quatre plats de même métal, deux vaisseliers dont l’un orné de porcelaine, deux étagères en bois pour verres, dix paires de draps, deux douzaines de serviettes, quatre coussins, deux marmites, un chaudron, un vêtement d’homme, veste et pantalon – […] »

3 : « Octroi d’une augmentation de cent Rheinthaler annuels au musicien de la Chambre van Beethoven. | 22 Ao[ût] 1746 | Attendu que Son Altesse Sérénissime Électeur de Cologne, Clément Auguste, Duc de Haute et Basse Bavière, notre gracieux Seigneur, a augmenté le salaire de son Musicien de la Chambre van Beethoven de cent Rheinthaler annuels supplémentaires lui revenant à la suite de la mort de Joseph Kayser, luthier, le Conseiller de Cour de la Chambre et Trésorier-Payeur principal Risach est par la présente informé et gracieusement ordonné de payer au dit Beethoven les 100 Rthr annuels par quartiers d’acompte, contre quittance en bonne et due forme. Dont acte. […] | Poppersdorf, le 22 août 1746. »

Bibliographie – 6

BOER J. de : Chronologische Historie Van alle het geene is Voorgevallen (Amsterdam, 1747)

BRANDENBURG S. : Die kurfürstliche Musikbibliothek in Bonn und ihre Bestände im 18. Jahrhundert (Bonn, 1975)

BRAUBACH M. : Die Mitglieder der Hofmusik unter den vier letzten Kurfürsten von Köln (Bonn, 1967)

JACOB P. L. [= LACROIX P.] : Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne (Alliance des Arts, Paris, 1843/44)

PROD’HOMME J.-G. : La jeunesse de Beethoven (Delagrave, Paris, 1927)

SCHIEDERMAIR L. : Der junge Beethoven (Quelle & Meyer, Leipzig, 1925)

SCHMIDT-GÖRG J. : Beethoven, die Geschichte seiner Familie (Beethovenhaus, Bonn, 1964)

SCHMIDT-GÖRG J. : Des Bonner Bäckermeisters Gottfried Fischer (Beethovenhaus, Bonn, 1971)

THAYER A. W. / DEITERS H. / RIEMANN H. : Ludwig van Beethovens Leben (Breitkopf & Härtel, Wiesbaden, 1970)

VAN AERDE R. : Les ancêtres flamands de Beethoven (W. Godenne, Malines, 1928)

DISCOGRAPHIE ~ 2 Chapelle de la Cour de Bonn

Uniques enregistrements, parus en 1977 (LP) et en 2006 (CD). Rien auparavant ; et rien n’existe à ce jour concernant les autres compositeurs de la Chapelle : Francesco Zoppis, Johann Ries, Jakob Holub Tauber…

dall’ABACO Joseph Klemens (1709-1805): Serenata  –  Helmut Müller-Brühl / Sylvia Meinardus, soprano ; H. Kersting-Raab, soprano ; Anita Freitag, alto ; Peter Ziethen, basse ; August Wenzinger, viole de gambe ; Kölner Kammerorchester (1977)

11 Capricen für violoncello –  Kristin von der Goltz (2006)

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