Michel Rouch: Ludwig van Beethoven l’ ancien (partie 3) 1732 – 1733

LUDWIG II VAN BEETHOVEN À LIÈGE BONN : LA CHAPELLE ÉLECTORALE ~ 1 (1689 – 1701)

En février 1732, Ludwig van Beethoven « l’Ancien » a quitté Louvain…

Que fait-il, les six mois qui suivent ? Nul ne sait. L’été venu, nous le retrouvons à Liège, à la cathédrale Saint-Lambert, sans gages comme c’est l’usage, le temps de faire ses preuves. Il n’est plus ténor ; il est basse ! Reconnu officiellement le 2 septembre 1732, il en profite pour réclamer immédiatement salaire. Supplique honorée le jour-meme : 32 florins du Brabant par mois !

Acte capitulaire, cathédrale Saint-Lambert, Liège :

“Habita lectura supplicis libelli Ludovici van Bethoven, sua servitia pro musica et psalmodia in qualitate bassi offerentis, Domini mei illum sub mensuo 32 florenorum Brabantiw salario admiserunt.

Le service de Ludwig « l’Ancien » consiste donc à chanter musique et à psalmodier grégorien en qualité de Basse. La décision du Chapitre ne le satisfait pas. Avec un musicien re?u quelques jours après lui, Arnold Martini, il porte réclamation et obtient le rappel d’un mois de salaire, le 12 novembre 1732.

Acte capitulaire, cathédrale Saint-Lambert, Liège : (en français)

“Messeigneurs aiant entendu la proposition faite par Messeigneurs les Directeurs, tant au sujet de Louis van Bethoven, basse, que touchant Arnold Martini, violoniste, admis respectivement à leur service le 2 et le 18 du mois de septembre dernier, et considérant qu’ils avaient déjà été employés à leur musique quelque temps avant leur admission, sont d’avis qu ‘on paie le gage du mois d’aout au dit basse et celui du mois de septembre au violoniste susdit. “

De qui Ludwig « l’Ancien » fait-il connaissance à Liège ? Aucun document n’en fait mention commune. Pourtant, il se lie vraisemblablement d’amitié avec Jean Noel Hamal, fils du maitre de chapelle de la cathédrale Henri Guillaume Hamal, de deux ans à peine plus agé que lui. Hamal est revenu depuis un an de Rome où ses parents l’avaient envoyé étudier la composition auprès du maitre Giuseppe Amadori, au collège d’Archis ; il est alors au chreur de la cathédrale Saint-Lambert, sous la direction de son père. Comme lui remarquable compositeur, il doit apprécier à sa juste mesure Ludwig « l’Ancien ». Quand il deviendra maitre de chapelle à son tour, succédant à son père, en 1738, il saura s’en souvenir.

MALINES : la Manécanterie

Ludwig « l’Ancien » qui, à Liège, n’est plus Phonascus mais simple chanteur, ne va pas rester longtemps en poste ; ce que l’on sait des raisons de son départ doit etre juste, puisque rapporté par son futur propriétaire, Theodor Fischer, qui l’aura personnellement connu — du moins est-ce sa version !

Par un cumul de titres étincelant, le Prévot de la cathédrale est, en meme temps, Éveque de Liège, Archeveque de Cologne, Archichancelier de l’Empire romain germanique, — le Prince-Électeur Clément-Auguste de Bavière, en personne, en résidence à Bonn ; l’un des trois princes influents d’Allemagne avec celui de Trèves et celui de Mayence. Les devoirs de sa charge le font, durant l’hiver, séjourner à son éveché et officier à Saint-Lambert, sùrement à Noel, où il remarque la belle voix de basse de Ludwig « l’Ancien ».

Déjà, son oncle et prédécesseur, Joseph-Clément de Bavière, avait profité de son passage à Liège en hiver 1695 pour choisir son Kapellmeister Johann Christoph Petz et quatre musiciens de qualité, et les nommer à sa Chapelle électorale : L’un d’eux était une basse chantante, Henri Vandeneed [van den Eeden], parent d’un hautboiste de Louvain et père d’un organiste de talent dont nous reparlerons, ^gidius van den Eeden ; des trois autres, nous ne savons guère que le nom : Karl Laurens, une haute-contre chantante, Wilhelm de Beche, un ténor et Bartholomaus Chaumont, le Konzertmeister, c’est à dire le Premier Violon.

Ainsi agit Clément-Auguste en persuadant Ludwig « l’Ancien » de le rejoindre à Bonn. Le jeune homme n’hésite pas et sollicite du Chapitre un état de service qui lui est sèchement refusé le 2 mars 1733.

Acte capitulaire, cathédrale Saint-Lambert, Liège : (en français)

“Messeigneurs ayant vu la requette présentée par Louis van Bethoven, basse psalmodiant de cette église, sont d’avis de ne pas lui accorder l’attestation demandée.”

Ludwig « l’Ancien » n’a cure des pressions qui le retiendraient : Il part, en voiture de poste, passe à Battice, Aix-la-Chapelle, arrive à Cologne [Koln] et, de là, s’embarque pour Bonn, modeste ville de Rhénanie, dix mille ames vivant pour la plupart aux crochets de la Cour du Prince-Électeur.

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Le palais électoral est une vaste mais modeste demeure, pleine de fenetres, rénovée par feu Joseph-Clément de Bavière en 1715, — un prince qu’il faut éclairer de quelques mots, tant son role fut politiquement et musicalement important dans l’Électorat.

Quand Maximilien-Henri de Bavière, Prince-Archeveque de Cologne et Éveque de Liège mourut, en 1688, son neveu Joseph-Clément fut choisi par le Chapitre, malgré ses dix-huit ans et malgré de sérieuses réticences dues à ses tendances pro-fran^aises qui obligèrent deux votes successifs pour le départager du Cardinal Furstenberg : Sa mère était en effet la princesse Henriette-Adélaide de Savoie et sa tante Mauricette-Fébronie de la Tour d’Auvergne, femme du duc de Bavière Maximilien-Philippe-Jérome qui assurait la régence durant la minorité de son frère aìné Maximilien-Marie-Emmanuel. Le pape Alexandre VIII ratifia son élection mais comme en ce temps-là il n’était pas nécessaire, pour etre investi dans une charge, d’en posséder toujours les qualités et titres requis, il nomma et rémunéra un ecclésiastique, le cardinal Furstenberg, évidemment, qui occupa par intérim ses fonctions spirituelles d’archeveque de Cologne et d’éveque de Hildesheim, Liège, Ratisbonne et Freising.

Le Saint Empire romain germanique était alors une mosaique de quelque 350 états, dont 8 électorats. La France de Louis XIV, après l’occupation de Strasbourg, la révocation de l’édit de Nantes et surtout l’accession au trone d’Angleterre de Guillaume III d’Orange, monta contre lui une coalition constituée du roi d’Espagne Charles II et de quelques rares princes allemands, dont les Bavière, alliés par mariage à la France.

Le coadjuteur cardinal Furstenberg, solidaire, soutint les intérets français et fit protéger sa ville de Bonn par une garnison fran^aise de dix mille hommes. En face, la Ligue d’Augsbourg, longtemps diplomate, dut passer à l’offensive malgré la puissance terrestre du Roi Soleil : L’armée impériale de Léopold 1er envahit la province électorale et vainquit la garnison. Le 15 octobre 1689, il ne resta plus à Bonn qu’une garde de 3500 survivants dont 1500 invalides. Le cardinal Furstenberg dut se retirer à Paris où il devint simple abbé de Saint-Germain-des-Prés. Pour sa part, protégé par sa jeunesse, Joseph-Clément traversa en souplesse les hostilités. Quoique la catholique famille des ducs de Bavière ne laissàt pas d’inquiéter, l’empereur reconnut officiellement le jeune homme comme Prince-Électeur le 1er décembre 1689 ; annonce assurément faite à son de trompettes, grace aux premiers éléments connus recrutés pour la Hofmusik de Bonn :

Après quoi, Joseph-Clément se replia avec sa Cour au chateau de Berg, où il nomma un remplaçant à Gabinger :

Au terme d’une paire d’années, le prince quitta Schloss Berg et regagna sa résidence dans Bonn nettoyée en partie de son récent désastre. Il avait, comme sa mère, le goùt des arts, de la beauté, du faste.

„Son amour pour la pompe et la splendeur était une passion dont il gratifiait avec magnificence sa Cour, il se plaisait à y attirer les femmes belles et spirituelles ; Madame de Raysbeck et la Comtesse Fugger, épouse de son maitre écuyer, étaient ses favorites déclarées. […] Pour plaire aux dames, il ne regardait aucunement à la dépense et pour les divertir donnait des bals magnifiques, de splendides mascarades, des spectacles musicaux et dramatiques et des parties de chasse. ”

(K. E. VEHSE : Geschichte der deutschen Hofe seit der Reformation. Hambourg, 1857)

Il s’entoura d’artistes et se constitua un orchestre de Musiciens de Cour pour sa Chapelle. Étaient nommés ensemble :

Séjournant à Liège, le prince remarqua trois chanteurs de talent, un violoniste et surtout une perle rare :

Johann Christoph Pez [Petz] ; originaire de Munich, revenant de quatre ans d’études à Rome, son expérience de chanteur comme ses capacités de compositeur de musique de chambre et d’église lui firent obtenir, à trente ans, le poste envié de Kapellmeister (Maitre de Chapelle ou Chef d’Orchestre, selon le lieu) ; en meme temps, il fut Valet de la Chambre et, au bout de cinq ans, quitta Bonn pour Stuttgart. Après Noel-Charles [Carl] Rosier [1640-1725], c’est le deuxième des huit Maitres de Chapelle que comptera l’Électorat de Cologne et peut-etre bien le meilleur ;

Heinrich [Henri] van den Eeden, basse chantante ;

Charles Laurent [Karl Laurens], haute-contre ;

Wilhelm de Beche [Depeche], ténor ;

Bartholomaus Chaumont, premier violon.
En 1696, la Chapelle était constituée de 17 membres sous la direction de Pez. Plusieurs étaient évidemment fran^ais :

Feuille de salaire des Musiciens de Cour. Liège. 2e trimestre 1696 : (Extrait)

Selon l’usage, la Chapelle suivit son prince à Bonn et s’agrandit. Un décret du 1er avril 1698 porta le nombre des « Hofmusici » à 20. Plusieurs étaient restés à Liège ou partis et avaient été remplacés. La feuille de comptabilité annuelle laisse apparaìtre huit anciens : Pez, l’abbé Strasser, Granara, Lodi, Van den Eeden chargé d’enseigner à la jeunesse, Thireur, Wesselot et Roche ; tous les autres étaient nouveaux :

Les traités de Turin (1696) et de Ryswick (20 septembre et 30 octobre 1697) mirent fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg : Il fallut bien que la France reconnùt Guillaume III roi d’Angleterre, qu’elle restituat les villes occupées en Pays-Bas espagnols et qu’elle évacuat ses places fortes d’Allemagne — charge à l’Empereur d’y maintenir la religion catholique. Des dispositions particulières à l’archeveché de Cologne n’entravèrent pas, bien au contraire, le pouvoir du Prince-Électeur qui continua de mener grand train de vie.

Des reuvres jouées, on ne garde souvenir que de trois, du Kapellmeister Johann Christoph Pez, données au théatre de la cour :

• “Il giudizio [Judicio] di Marforio, Festa di Camera” (« Le jugement de Marforio. Divertissement de Chambre »), en 12 scènes. Liège (1695). On n’en connait plus que le livret, en fran^ais et en vers, de Jean Passerat [15341602].

• “Trajano, Imperatore Romano, Drama musicale” (« Trajan, Empereur romain ; Drame en musique »), en trois

actes avec Ballet de Giovanni Buzzon. Bonn (Carnaval 1699).

• “Il Riso d’Appoline [Appollino], serenata teatrale” (« Le rire d’Apollon ; Sérénade théatrale »). Bonn (Carnaval

1701).

Le Catalogue de la Bibliothèque du Prince-Électeur mentionne cependant d’autres reuvres de son Kapellmeister ; elles ont sùrement été commandées et interprétées :

• “Sancto Michaele” (« Saint Michel »), opéra ; version allemande.

• 13 Messes, dont une pour les Défunts.

• “Heiligen Siebenschlafer” (« Les Saints endormis »), oratorio ; en allemand.

• Une trentaine de pièces religieuses, en particulier des Motets, des Psaumes, un “Stabat Mater”, etc.

• 1 grand Concerto de Cour.

• 19 Concerti de Chambre.

• 7 Trios.

Les événements poussèrent ensuite Pez à Augsbourg puis à Stuttgart où il exer^a les memes fonctions jusqu’à sa mort, le 25 septembre 1716, à 52 ans.

Bibliographie – 3

BRANDENBURGS. : Die kurfurstlicheMusikbibliothek in Bonn und ihre Bestande im 18. Jahrhundert (Bonn, 1975) BRAUBACHM. : Die Mitglieder der Hofmusik unter den vier letzten Kurfursten von Koln (Bonn, 1967) PROD’HOMME J.-G. : La jeunesse de Beethoven (Delagrave, Paris, 1927)

SCHIEDERMAIR L. : Der junge Beethoven (Quelle & Meyer, Leipzig, 1925)

THAYER A. W. /DEITERS H. /RIEMANNH. : Ludwig van Beethovens Leben (Breitkopf & Hartel, Wiesbaden, 1970) THAYER A. W. /KREHBIEL H. E. /FORBES E. : Thayer’s Life of Beethoven (Princeton University Press, 1967)

VAN AERDE R. : Les ancetres flamands de Beethoven (W. Godenne, Malines, 1928)

VEHSE K. E. : Geschichte der deutschen Hofe seit der Reformation (Hambourg, 1857)

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