Michel Rouch: Ludwig van Beethoven l’ ancien (partie 2)

1712 – 1732: LUDWIG II VAN BEETHOVEN À MALINES & LOUVAIN

Ludwig « l’Ancien » passe les premières années de sa vie à Malines, rue du Poivre. Son père ne manque pas de clientèle, les affaires de boulange vont bon train, la famille peu à peu s’enrichit. Le 25 juillet 1715 naît son petit frère, Lambert Michael, dont on ne connaît pas autre chose que l’acte de baptême et celui du décès, trois mois plus tard, le 21 septembre. Dix jours avant, prospère et heureux, malgré la mort du beau-père Ludwig Stuyckers un an plus tôt, le couple a acheté une maison de commerce, rue des Juifs, à l’enseigne de « l’Ancolie » (« Akelei »).Si la famille s’y installe (on n’en sait rien), ce doit être un temps très court. À l’aube du printemps 1716, Cornelius « le Vieux » disparaît à son tour.

Acte de décès, paroisse Notre-Dame :

“Le 29 mars 1716 a été enterré Corneille van Beethoven, avec un service de classe moyenne, escorté de la corporation des charpentiers, dans la rue des Pierres.”

*

Sans doute pour s’occuper de sa mère Catherine, soixante-treize ans, Michael van Beethoven emmène son petit monde vivre avec elle, « Het Wind- moleken », sa maison natale, rue des Pierres. Il y installe son four et reste boulanger, mais le démon du négoce le pousse à devenir brocanteur : Il achète et revend des tableaux, avec plus ou moins de bonheur, d’honnêteté et de compétence, mais il est vaillant et père attentif. Il se rend compte que son cadet de fils est doté d’une mignonne et juste voix, cas unique chez eux. Sûrement conseillé par l’abbé Balthasar, il le fait donc entrer à la manécanterie de la cathédrale Saint-Rombaut : Ludwig « l’Ancien » n’a pas six ans !

Acte capitulaire du 10 décembre 1717 :

R  Adm. D

Admiserunt Philippum, Jacobum Bayens et Ludovicum van Beethoven, ut tamquam choraules huic ecclesiae serviant.”

(Philippe Jacob Bayens est évidemment un condisciple.)

MALINES : la Manécanterie

L’abbé Balthasar van Beethoven, alors âgé de trente-cinq ans, curé de  Wambeek depuis le 13 juillet 1709, est fort probablement à l’origine de cette inscription. Une partie des revenus de son personnat est en effet réservé à l’entretien de la manécanterie de Malines. En 1924, le chanoine Steenackers, auteur de « L’École des Choraux », assurera que Balthasar lui-

même aura participé financièrement à l’éducation musicale de Ludwig « l’Ancien », sous forme d’une pension alimentaire versée jusqu’en 1721. Apparemment, il aura eu accès à un document aujourd’hui disparu…

Par contrat, Ludwig « l’Ancien » va rester à l’école des choraux de Malines une bonne huitaine d’années. Chance pour lui et soulagement pour sa famille. Pensionnaire, il est logé, nourri ; d’excellents maîtres lui enseignent le chant, la musique et surtout l’aideront à trouver un poste le moment venu. Il est aussi soigné gratuitement et est habillé de pied en cap, porte la soutane et participe, avec la chorale, à tous les offices, dès 5 heures et demie chaque matin (5 heures le dimanche, 4 heures et demie les jours de fête liturgique) ; aux matines, laudes et primes s’ajoutent les messes quotidiennes, la messe solennelle dès 9 heures, la messe conventuelle ensuite et à 14 heures et demie les vêpres suivies des complies ; à quoi s’additionnent naturellement les études, en latin. Son maître de chant, ou phonascus, le chanoine maître de chapelle Charles Major, est en exercice dans cette fonction depuis le 6 juin 1710 : curieux personnage, cultivé, ancien soldat allemand, passionné de musique et amoureux des livres ; arrivé à Malines, il s’y est plu, a démissionné de l’armée, a appris le latin et la théologie, est devenu prêtre puis chanoine. Passablement imbu de lui-même, il est cependant d’une efficacité remarquable.

À la cathédrale Saint-Rombaut, Antonius Colfs, titulaire des grandes orgues, musicien véritable, fait profiter les jeunes chantres de son talent. Malines est, à l’époque, la capitale ecclésiastique de la Belgique (on dit alors Pays-Bas du Sud, espagnols avant 1713, autrichiens depuis). Toute la musique qu’on y entend est de qualité – d’ailleurs plus instrumentale et lyrique que spirituelle. L’école des choraux connaît une renommée nationale ; on y vient parfois de loin, Dendermonde (Termonde), Cambrai, Namur… On y chante les motets de Hieronymus Praetorius, l’organiste de Hambourg ; de Pierre Bonhomme, chanoine à la collégiale de Liège ; plus tard des italiens Floriano Arresti, Antonio Lotti, Francesco Mancini, Carlo Francesco Pollarollo…

Charles Major abandonne son poste de phonascus le 9 août 1720. La vacance dure six mois, pendant lesquels Pierre Paul Borrekens assure l’intérim. Puis, à partir du 24 janvier 1721, Charles Durand, originaire de Mons, prend ses fonctions et oriente définitivement Ludwig « l’Ancien » vers la musique. Le jeune garçon y réussit trop bien pour devenir apprenti boulanger. Avant le contrat échu, Michael van Beethoven, fort des appréciations favorables de Major et de Durand, laisse sagement son fils suivre sa vocation : le 12 octobre 1725, il le confie devant notaire au carillonneur et organiste Antonius Colfs qui devra l’instruire en musique, orgue et clavecin, jusqu’à ce que l’élève puisse accompagner seul les offices religieux. Coût : 100 florins, payables en quatre fois sur dix-huit mois.

Contrat du 12 octobre 1725 :

“Ludovicus te leeren de tablaturen ende den bassus continuus ofte accompagnieren van musieck op de claeverencimbalen ofte orgel, tot dat den selven sal bequaem sijn van in sinte rombauts ofte andere Kercken den solemneel musieck met de orgel te accompagnieren”…

Ludwig « l’Ancien » n’a que treize ans ; il n’y a aucune place pour un chantre de cet âge-là. Il attend donc son heure en cultivant son art et en jouant à l’orgue, au clavecin et peut- être au carillon. Sans doute lui permet-on d’assister aux activités musicales de la ville et de se familiariser avec les compositions de son temps.

Il existe à Malines, depuis 1704, une « Académie Sainte-Cécile » qui se réunit tous les lundis soirs à l’enseigne de la « Reine de Suède » (« Koningin van Sweden ») et donne en

concert des œuvres, essentiellement italiennes : de Tomaso Albinoni, Antonio Caldara, Arcangelo Corelli, Carlo Antonio Marino, Giulio et Luigi Taglietti, Giuseppe Torelli, Pietro Torri, pour ne citer que les plus importants ; mais aussi de Jean-Baptiste Lully, John Christopher Pepusch, Henry Purcell, Johann Walter ; de bien moins connus mais que nous retrouverons, localement célèbres : Trevisani de Balompré, Johann Christoph Pez ; et évidemment de Georg von Bertouch lui-même, militaire et compositeur norvégien, né en Allemagne et d’origine brabançonne : il est un moment le chef d’orchestre de l’Académie de Musique. – Ludwig « l’Ancien » ne figure pas sur la liste de ses membres, quoiqu’on y trouve tout ce que Malines compte d’amateurs avertis, des aristocrates aux religieux, en passant par les bourgeois, les magistrats et les militaires. Le répertoire de l’Académie est assez varié : Il propose des Concertos, des Sonates, des Fantaisies à Variations, des Symphonies, des Transcriptions et Arrangements d’Opéras, surtout de Lully. – L’engouement des Pays-Bas du Sud pour les musiques française et italienne a une explication historique que nous rencontrerons bientôt.

Ludwig « l’Ancien » va certainement côtoyer les instrumentistes de la municipalité qui animent les fêtes civiles et religieuses, comme le bassoniste Daniel Colfs et le hautboïste Jean- Baptiste van den Eynde [Eeden], un nom qui sera apparenté au sien. Ce qu’il fait vraiment, au fond, nous n’en savons rien, dès lors qu’il a quitté son école et qu’Antonius Colfs est devenu son professeur de musique. On suppose qu’il peut aider, remplacer, donner déjà des leçons de chant ou être même répétiteur, mais aucun document n’infirme ou ne confirme cela. La suite de sa vie permet simplement d’assurer qu’il n’aura rien perdu de ses capacités, au contraire.

*

Cependant, après les événements politico-commerciaux des années 1720, la vie est rude, à Malines. Des difficultés financières ont obligé une nouvelle fois Michael van Beethoven à diversifier son négoce. Intrépide, il s’est lancé dans le commerce de la dentelle de Malines, réputée dans tout le monde occidental ; c’est à dire qu’il s’est chargé de vendre, dans une pièce de sa maison, à côté de sa boulange et d’une vingtaine de tableaux, les œuvres exécutées par des dentellières de toutes conditions, travaillant pour lui, à domicile.

L’idée a été d’abord porteuse. La fortune a grandi, avec l’ambition. Rue des Juifs, attenantes à leur « Akelei », Michael et Maria Louise ont acheté deux autres maisons, on ne sait exactement quand ; le 7 juin 1727, ils en acquièrent une quatrième, en prolongement des autres ! Pour les Malinois, les Beethoven sont riches et paraissent nager dans l’opulence. Ce qu’ils ignorent : leurs biens sont grevés d’hypothèques. Cette dernière maison, par exemple, les Beethoven la doivent à l’obligeance des Pères Capucins qui leur ont prêté 3000 florins. – Par contre, ce que les Malinois savent parfaitement : Michael van Beethoven est un mauvais coucheur de première force, procédurier en diable et peu scrupuleux ! Et sans gêne : L’an passé 1726, il a construit un atelier dans sa cour, rue des Juifs, et n’a rien trouvé de mieux que d’en faire passer le toit par-dessus le mur de sa voisine, dame Marie Claret – qui s’est plainte. Cela s’est fini à l’amiable par-devant notaire… 1727, 1728 : aucune année ne se passe sans qu’il ne se retrouve face aux Échevins pour régler chicanes et litiges de voisinage. Même le Conseil de Fabrique de l’église Sainte-Catherine a maille à partir avec lui ! Tant et si bien que peu à peu la confiance disparaît chez ses concitoyens : Il part souvent, longtemps, à la recherche de débouchés, pense-t-on. Ses enfants, même grandis, ne le voient plus guère ; Maria Louise, la maman, gère tout le possible, maisons, négoce et boutique, sûrement aidée par Cornelius, son aîné. Ceci dit sans preuve, mais on ne connaîtra de Cornelius que son talent pour le commerce

L’argent,  donc,  malgré  une  apparente  aisance,  rentre  mal.  D’autant  que  Ludwig « l’Ancien » grandit. À dix-neuf ans, il lui faut absolument trouver emploi et cela engagera des frais. Le 22 septembre 1731, Maria Louise loue leur « Akelei » à un confrère de son mari pour six ans.

À Louvain, une opportunité se présente. Louis Colfs, qui exerce la fonction de maître de chant à la Collégiale Saint-Pierre, est en effet malade. Pour alléger sa tâche, le Chapitre cherche un chanteur pour le chœur et le jubé. Sans doute averti par son parent, Antonius Colfs informe évidemment son plus brillant élève ; semblant confondre celui-ci avec son parent d’Anvers, de même prénom mais baptisé le 23 décembre 1712, Joseph von Wasielewski écrira en 1888 que le jeune homme saisit l’occasion pour s’enfuir de chez lui. Quoi qu’il en soit, dans les jours qui suivent, Ludwig « l’Ancien » se déplace à Louvain pour postuler au pupitre de Ténor, muni des recommandations du maître de chapelle Major et de son professeur.

Réuni en séance extraordinaire le vendredi 2 novembre, le Chapitre accepte sa candidature. Le document qui suit constitue son premier engagement connu.

Acte capitulaire, Collégiale Saint-Pierre, Louvain :

“Die Veneris 2. Novembris 1731.

Habitum fuit Capitulum Extraordinarium, in quo resolutum fuit, Insinuandum esse Dno Phonasco per secretarium Capituli in scriptis quod sequitur : ut indilate suis expensis ponat substitutum vel substitutos, a Capitulo approbandos, qui ex integro satisfaciant obligationibus Dicti Domini Phonasci tam in choro (non tantum pro musica sed etiam pro cantu Gregoriano) quam in Odeo et domi suae pro instructione choraulium (si id ultimum per se facere non possit) conformiter conditionibus ipsius admissionis, edque ad Trimestre, ad videndum an sit spes talis convalescentiae, ut per se ipsum possit satisfacere omnibus functionibus suis.

Quod secretarius praestitit, et praefatus Ds. Phonascus respondit quod exhibebit libellum supplicem, et hoc hodie si possibile sit tradendum in manibus amplissimi D. Decani, quoad vero Trimestre, quod ipsi praescribitur, se tunc visurum quid juris et consilii.

Quod attestor

J N Grauf, secret.

Item proposuit A. D. Decanus, cum jam dudum vacaverit locus Tenoris in hac ecclesia, ad quem se praesentavit nunc Ludovicus van Beethoven, an placeat DD eundem admittere, et DD eundem admiserunt sub conditionibus ipsi praescribendis ita ut non censebitur in possessione ejusdem officii constitutus, nisi postquam easdem conditiones acceptaverit et subsignaverit.”

Ludwig « l’Ancien », déjà sur place, prend aussitôt son service – huit jours ! Une semaine après, le Chapitre ayant chargé Louis Colfs de se chercher un remplaçant, c’est le Phonascus lui-même qui le recommande, le 9 novembre 1731. Acte capitulaire, Collégiale Saint-Pierre, Louvain. Lettre de recommandation de Louis Colfs, Phonascus :

“Le Vendredi 9 Novembre 1731

Aux très Révérend Monsieur le Doyen et vénérables Chanoines

de la célèbre Église Collégiale de St-Pierre

à Louvain.

Louis Colfs, maître de chant, déclare avec le plus profond respect qu’il fut avisé par Monsieur le Secrétaire du Chapitre de la décision des honorés et révérends Chanoines, décision  par laquelle le soussigné fut prié de désigner un remplaçant pour le service de l’église et (en cas de besoin) pour la direction des études à domicile. Comme il lui paraît que personne ne conviendrait mieux à cet emploi que Ludovicus van Beethoven, il se permet de recommander ce dernier pour ces fonctions. Priant humblement les Révérends Chanoines de vouloir agréer ce candidat.

F. Colfs, maître de chant.”

Le secrétaire note en marge de la requête la décision du Chapitre : Ludwig « l’Ancien » est nommé Phonascus pour trois mois, à l’essai ; il peut être remercié à tout moment par les Chanoines. Il remplace donc Colfs, fait mieux connaissance du prêtre compositeur, organiste de la Collégiale, Dieudonné Raick, mène à terme sa mission … et part, en février 1732… On dit que Clément-Auguste de Bavière, Prince-Électeur de Cologne, de passage à Louvain, l’aurait remarqué et lui aurait suggéré de venir à Bonn, où il réside. Aucun document ne corrobore l’information, peut-être vraie ; mais peut-être n’est-ce qu’un pieux mensonge, propre à cacher le fait que, le temps écoulé, son contrat n’étant pas renouvelé, il a dû quitter Louvain. Une raison possible : sa voix vient de muer et ne correspond plus au goût du Chapitre.

CARTE PARTICULIÈRE DES ENVIRONS DE  MALINES,  LIER,  BRUXELLES,  LOUVAIN,  VILVORDEN, &C. en 1743

Bibliographie – 2

CLOSSON E. : L’élément flamand dans Beethoven (Éditions universitaires, Bruxelles, 1946) PROD’HOMME J.-G. : La jeunesse de Beethoven (Delagrave, Paris, 1927)

SCHIEDERMAIR L. : Der junge Beethoven (Quelle & Meyer, Leipzig, 1925)

STEENACKERS E. : L’école des choraux (Bulletin du Cercle archéologique, Malines, 1924)

THAYER A. W. / DEITERS H. / RIEMANN H. : Ludwig van Beethovens Leben (Breitkopf & Härtel, Wiesbaden, 1970) THAYER A. W. / KREHBIEL H. E. / FORBES E. : Thayer’s Life of Beethoven (Princeton University Press, 1967)

VAN AERDE R. : Les ancêtres flamands de Beethoven (W. Godenne, Malines, 1928)

VAN AERDE R. : À la recherche des ascendants de Beethoven (Revue belge d’Archéologie, Anvers, 1939) WASIELEWSKI, J.von : Ludwig van Beethoven (Berlin, 1888)

WYZEWA T. von : La Jeunesse de Beethoven (Revue des deux Mondes, Paris, 15 septembre 1889)

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